6 déc. 2007

Latin Terminale "Virgile" : Reproches de Didon à Enée, Enéide, IV, 305-330

 

par Lise Chopin, Lycée Louise Michel, Champigny

Texte

« Dissimulare etiam sperasti, perfide, tantum
posse nefas, tacitusque mea decedere terra ?
Nec te noster amor, nec te data dextera quondam,
nec moritura tenet crudeli funere Dido ?
Quin etiam hiberno moliris sidere classem,
et mediis properas aquilonibus ire per altum,
crudelis ? Quid, si non arua aliena domosque
ignotas peteres, sed Troia antiqua maneret,
Troia per undosum peteretur classibus aequor
Mene fugis ? Per ego has lacrimas dextramque tuam te
quando aliud mihi iam miserae nihil ipsa reliqui
per conubia nostra, per inceptos hymenaeos,
si bene quid de te merui, fuit aut tibi quicquam
dulce meum, miserere domus labentis, et istam —
oro, si quis adhuc precibus locus — exue mentem.
Te propter Libycae gentes Nomadumque tyranni
odere, infensi Tyrii ; te propter eundem
exstinctus pudor, et, qua sola sidera adibam,
fama prior. Cui me moribundam deseris, hospes ?
Hoc solum nomen quoniam de conjuge restat.
Quid moror ? An mea Pygmalion dum moenia frater
destruat, aut captam ducat Gaetulus Iarbas ?
Saltem si qua mihi de te suscepta fuisset
ante fugam suboles, si quis mihi paruulus aula
luderet Aeneas, qui te tamen ore referret,
non equidem omnino capta ac deserta uiderer. »

 

Traduction

* etiam sperasti : Tu as même espéré,

perfide : parjure,

posse dissimulare : que tu pourrais dissimuler

tantum nefas : un si grand méfait

tacitusque : et ( que tu pourrais), sans rien dire

decedere : te retirer de

mea terra : ma terre.

* nec noster amor : Ni notre amour,

nec data dextera quondam : ni les serments que tu as fait s un jour,

nec moritura : ni celle qui va mourir

crudeli funere : d’une mort cruelle,

Dido : Didon,

tenet te : ne te retiennent.

* quin etiam : Bien au contraire / Bien plus

properas : tu te hâtes / dépêches

hiberno sidere  : en pleine saison d’hiver

moliri classem  : d’armer une flotte

et mediis Aquilonibus  : et au milieu des vents du Nord

ire per altum  : d’aller sur la haute mer

crudelis  : Cruel !

* quid : Pourquoi,

si non peteres : si tu ne cherchais pas à atteindre

arva aliena : des terres étrangères

domosque ignotus : et des demeures inconnues ?

et Troja antiqua : Et si l’antique Troie

maneret : subsistait,

peteretur : irais-tu chercher

Troja : Troie

classibus : avec ta flotte

per undossum aequor : à travers la mer houleuse ?

* mene fugis : Est-ce moi que tu fuis ?

* per ego has lacrimas : Par ces larmes que je verse

dextramque tuam te : et par ta main que je presse

( quando : (puisque

ipsa : moi-même

nihil reliqui : je ne me suis rien laissé

aliud : d’autre

jam : désormais

mihi miserae) : à moi, misérable)

per conubia nostra : au nom de notre union

per inceptos hymenaeos : au nom de cet hymen entrepris

si bene merui : si j’ai bien mérité

de te : de toi

quid : en quelque chose

aut (si) : ou bien (si)

quicquam : quelque chose

meum : de moi

tibi fuit dulce : te fut doux

miserere : aie pitié

domus labentis : d’une maison qui s’effondre

et oro : et je t’en prie

si quis (est) locus : s’il y a quelque place

adhuc : encore

precibus : pour mes prières

exue : renonce

istam mentem : à ce projet funeste.

* te propter : A cause de toi

libycae gentes : les peuples de Libye

Numadumque tyranni : et les rois des Numides

odere : m’ont haïe,

infensi Tyrii : les Tyriens ont été en colère contre moi,

te propter eumdem : à cause de toi encore

exstinctus pudor : ma pudeur a été étouffée

et fama prior : et ma réputation d’avant

qua sola : par laquelle seule

adibam sidera : j’atteignais aux étoiles.

* cui me deseris : A qui m’abandonnes-tu ?

me moribundam : Moi qui suis en train de mourir !

hospes : Ô mon hôte !

( quoniam : (Puisque

hoc solum nomen : seul ce nom

restat : demeure

de conjuge) : d’un époux.)

* quid moror ?  : Qu’attendre ?

* an moror ( dum)  : Vais-je attendre que

Pygmalion frater  : mon frère Pygmalion

destruat : détruise

mea moenia  : mes murailles

aut : ou que

Gaetulus Jarbas  : Jarbas, le roi des Gétules,

ducat : m’emmène

captam : prisonnière ?

* saltem si : Si du moins

qua suboles : quelque enfant

mihi suscepta fuisset : m’était né

de te : de toi

ante fugam : avant ta fuite

si quis parvulus Aeneas : si quelque petit Enée

luderet : jouait

mihi : pour moi

aula : dans la cour

qui te referret : qui te rappellerait

tamen : pourtant

ore : par les traits

non viderere : je ne me sentirais pas

equidem : assurément

omnino capta : complètement trahie

ac deserta : et abandonnée.

 

 

Commentaire

Introduction

Virgile a vécu au Ier siècle avant JC, sous l’empereur Auguste. Dans son épopée, l’Enéide, il célèbre la grandeur de Rome en racontant les exploits d’Enée, prince troyen, dont la mission est de fonder une nouvelle Troie en Italie.

Ce passage est extrait du chant IV de l’Enéide. Après avoir affronté la haine de Junon et les tempêtes sur la mer, Enée s’arrête à Carthage, ville d’Afrique du Nord, sur laquelle règne Didon. Il lui raconte les terribles épreuves qu’il a subies depuis sa fuite de Troie en feu. La reine Didon, qui est veuve, tombe éperdument amoureuse de lui. Mais Mercure, envoyé par Jupiter, donne l’ordre à Enée de quitter Carthage pour accomplir sa mission. La reine Didon, furieuse, aborde Enée avant son départ.

 

Ce texte s’organise en deux grands mouvements :

- la colère de Didon (v. 1 à 9)

- son chagrin (v. 10 à la fin)

 

I. La colère de Didon : l’accusation (v. 1 à 9)

 

La colère de Didon se présente comme un véritable réquisitoire contre Enée.

1. Les injures et le crime d’Enée

"perfide", "crudelis" en rejet au v.7 ; Didon ne nomme même pas son ancien amant.

Le crime qui lui est reproché est d’ordre religieux : "tantum nefas", un si grand crime, contraire à la volonté des dieux. Il est "perfide", parjure, ne respecte pas les serments échangés, qui avaient une valeur sacrée : "te data dextera quondam", "ta main droite que tu m’as donnée un jour", pour prêter serment d’une promesse de mariage.

2. La gradation des chefs d’accusation

Le réquisitoire de Didon suit une gradation ascendante : outre sa volonté de partir, Enée a espéré cacher son crime : "etiam dissimulare", "tacitusque", et sans rien dire : la lâcheté s’ajoute à la dissimulation. L’anaphore de "nec" et le rythme ternaire montrent l’indignation de Didon, contre un homme qui n’a plus aucune mesure : "nec… tenet" : rien ne le retient. L’expression "quin etiam" ajoute encore un grief : "properas", tu te hâtes, et évoque les dangers de la mer auxquels Enée a déjà été confronté (v. 6), en insistant sur la saison peu propice aux voyages (l’hiver, les vents du Nord, et l’hyperbate v. 9). Les deux principaux reproches faits à Enée sont donc la dissimulation et le parjure, deux reproches adressés ordinairement aux Carthaginois par les Romains eux-mêmes…

3. L’expression de la colère

Didon ne s’exprime qu’avec des interrogations oratoires, (4), qui montrent son indignation. Les assonances en i et les allitérations de sifflantes renforcent l’effet de son discours sur l’auditoire : v. 1 ; v. 5-7. Sa colère contre la mission d’Enée, fonder une nouvelle Troie, rappelle celle de Junon au début du chant I de l’Enéide : Troie est mentionnée 2 fois (v. 8-9) ; la répétition du verbe "petere", (chercher à atteindre), évoque clairement le but d’Enée, ainsi que les deux groupes nominaux parallèles : "arva aliena" et "domos ignotas".

4. Des menaces tragiques

Au milieu de ces reproches, Didon semble à la fois annoncer sa propre mort, et menacer Enée d’un dénouement tragique : on peut remarquer l’hyperbate "moritura Dido", au v. 4, la place de ce nom propre en fin de vers, le fait même qu’elle parle de sa propre mort à la 3e personne, ainsi que l’adjectif "crudelis", ici pour désigner la mort, mais employé plus loin pour désigner le coupable, Enée (v. 7).

 

II. Le chagrin : supplications et appel aux sentiments

1 . La progression de la 2 ème partie du texte (v.10 à la fin)

D’abord une prière au présent "oro". On retrouve le champ lexical de la prière : « lacrimas, dextram, precibus" mêlée d’impératifs "miserere", "exue istam mentem" (hyperbate). L’invocation d’Enée se fait sur un rythme ternaire : anaphore de "per" 3 fois.

Ensuite l’apitoiement sur les sacrifices que l’amour d’Enée a demandé à Didon : cette union avec un étranger lui a attiré la haine des peuples voisins, et de son propre peuple ("Tyrii") : "odere", "infensi". Elle a dû renoncer également à sa réputation de femme vertueuse ; "extinctus pudor"…

Enfin les regrets pour le futur, avec l’utilisation des verbes au subjonctif imparfait, exprimant l’irréel du présent "luderet, te referret, viderer".

2. L’expression de l’émotion

Les questions oratoires des vers 10, 20, 21 et 22 expriment cette fois le désarroi de Didon, et non plus sa colère. L’ordre des mots au v. 10 montre bien que Didon se préoccupe de sa situation personnelle, de sa solitude, et ne prend nullement en compte les intérêts d’Enée. Le registre se fait élégiaque, et l’émotion de la reine se ressent particulièrement dans l’anacoluthe (rupture de construction) du v. 10, dans lequel les pronoms personnels « ego » et « te » restent en suspens. On peut noter aussi dans ce vers les spondées au centre, qui ralentissent le rythme et le font plus plaintif.

3. Le pathétique : une femme abandonnée

Dans toute cette deuxième partie du discours de Didon, on peut relever un vaste champ lexical de la souffrance et de l’abandon : "miserae", "moribunda", "deseris", "capta ac deserta viderer", "hoc solum nomen restat", "nihil ipsa reliqui"… Ce champ lexical suscite la pitié de l’auditeur.

De même, les pronoms-adjectifs "quid" v. 13, « quicquam », « quis locus », 15, « si qua suboles », « si quis parvulus Aeneas", 23-25, montrent bien que Didon cherche "quelque chose" même très petit, alors qu’elle n’a et n’est plus rien sans Enée. Les irréels du présent à la fin du texte expriment son regret de ne pas avoir de descendance, comme si une maternité avait pu la consoler de la perte de son amant. L’abandon de la femme semble lié au sort terrible qui attend la reine de Carthage : "dum P. frater destruat mea moenia", "aut Jarbas ducat captam" : le pathétique se mêle donc ici au tragique, puisque Didon se sent enchaînée au destin funeste de sa ville.

 

Conclusion

Les reproches de Didon à Enée sont très violents et prennent presque la forme d’un réquisitoire, surtout dans la première partie de son discours. Dans la deuxième partie, les prières, le recours aux registres élégiaque et pathétique ont pour but d’attendrir son amant, afin de le persuader de ne pas partir. En réalité, la reine, dans son désespoir, sait parfaitement qu’Enée doit accomplir une mission, que Virgile nous rappelle par l’évocation de l’antique ville de Troie. Pour le poète, il n’est pas question de détourner le "pieux" Enée de son projet : s’il est "parjure" envers Didon, il respecte au contraire une volonté supérieure, celle des dieux. Le propos du poète est plutôt de susciter la pitié chez le lecteur, ou l’auditeur, pour les malheurs d’une femme abandonnée, ce qui n’est pas sans rappeler le registre élégiaque des plaintes d’Ariane à Thésée, dans le Liber du poète Catulle.