Lettres
&
Langues et culture de l'Antiquité

  Accueil > LCA et LCM > LCA > Enseignements facultatifs au lycée > Latin Terminale "Délibérer" : Balbus, un épicurien peu orthodoxe, Des termes (...)

Latin Terminale "Délibérer" : Balbus, un épicurien peu orthodoxe, Des termes extrêmes des biens et des maux, Cicéron, II, 63-64


par Lise Chopin, Lycée Louise Michel, Champigny

Texte

L. Thorius Balbus fuit Lanuvius, quem meminisse tu non potes. Is ita vivebat, ut nulla tam exquisita posset inveniri voluptas, qua non abundaret. Erat et cupidus voluptatum et ejus generis intellegens et copiosus, ita non superstitiosus, ut illa plurima in sua patria sacrificia et fana contemneret, ita non timidus ad mortem, ut in acie sit ob rem publicam interfectus. Cupiditates non Epicuri divisione finiebat, sed sua satietate. Habebat tamen rationem valetudinis ; utebatur iis exercitationibus, ut ad cenam et sitiens et esuriens veniret, eo cibo qui et suavissimus esset idem et facillimus ad concoquendum, vino et ad voluptatem et ne noceret. Cetera illa adhibebat, quibus demptis negat se Epicurus intellegere quid sit bonum. Aberat omnis dolor, qui si adesset, nec molliter ferret et tamen medicis plus quam philosophis uteretur. Color egregius, integra valetudo, summa gratia, vita denique conferta voluptatum omnium varietate. Hunc vos beatum ; ratio quidem vestra sic cogit.

 

Tu : désigne L. Manlius Torquatus, le représentant de l’épicurisme, auquel répond Cicéron.

Ejus generis intellegens : "connaisseur en cette matière"

Epicuri divisione : "la hiérarchie des plaisirs selon Epicure"

qui, relative au subjonctif à valeur consécutive : "une nourriture qui soit…"

qui : le relatif est sujet de adesset ; il faut sous-entendre eum comme complément de ferret.

Adesset…ferret…uteretur : subjonctifs imparfaits à valeur d’irréels du passé.

Vos : désigne Torquatus, l’un des interlocuteurs de Cicéron, et les épicuriens en général.

Beatum : sous-entendre fuisse putatis.

 

Commentaire

Introduction

Cicéron, consul en 63 av. J.C., a participé activement à la vie politique de Rome, en repoussant notamment la conjuration de Catilina.

Il est également célèbre pour ses nombreux discours.

Dans ce texte, il met ses talents d’orateur au service de la philosophie. Le De finibus est en effet un dialogue philosophique, qui se propose de définir le souverain bien propre à assurer le bonheur de l’homme.

Manlius Torquatus vient de défendre la doctrine de l’épicurisme. Cicéron prend la parole pour dresser le portrait de Thorius Balbus, un épicurien peu orthodoxe. Ce portrait ambigu lui permettra de mieux mettre en valeur l’héroïsme du stoïcien Regulus dans la suite du texte que nous avons à commenter.

 

Un portrait apparemment élogieux : la rhétorique au service de la philosophie

1. L’allure du dialogue philosophique

a) Les destinataires

Dialogue fictif, mais forme platonicienne pour faire réfléchir.

Le destinataire de Cicéron est clairement pris à partie ("tu" l.2). Il s’agit de Manlius Torquatus, prêteur en 49, descendant du Manlius Torquatus qui s’était illustré dans une bataille contre les Gaulois, et que Cicéron estime beaucoup.

Il est peut-être plus jeune que Cicéron : "quem meminisse tu non potes".

"vos", l.23 = Torquatus et ceux qu’il défend : les épicuriens en général, mais aussi double énonciation propre au dialogue philosophique : le lecteur (cf. lectures publiques à Rome). Le présent d’énonciation rend ce texte très vivant, encore aujourd’hui.

b) La visée de ce dialogue

"ratio vestra", l. 23, la doctrine qui est la vôtre (insistance sur l’adjectif possessif, peut-être un peu méprisant) : il s’agit de faire réfléchir sur les doctrines philosophiques. Epicure est mentionné 2 fois l. 10 et l. 17.

(Cicéron défendra, lui, l’école péripatéticienne, issue d’Aristote).

"Hunc vos beatum" : l’enjeu est de définir le souverain bien, i.e. le bonheur : comment l’atteindre ? cf. aussi l. 17 "quid sit bonum". Ici, la philosophie s’occupe surtout de morale (plus que de physique ou de métaphysique). Cette morale se dégage au travers de deux portraits en diptyque, dont le premier est celui de Thorius Balbus.

 

2. L’éloge apparent d’un épicurien

a) Un portrait qui a tout d’un éloge

3 ème pers ; imparfaits, 1 ère phrase de présentation : lieu, passé, personnage illustre.

Les consécutives renforcent le registre de l’éloge : "ita vivebat ut…" l. 2 ; "ita non superstitiosus… ut" l.6 ; "ita non timidus ad mortem ut…"l. 8, l. 12 et l. 13 relative au subjonctif à valeur consécutive.

b) Le "vernis" épicurien

"voluptas", l. 3 : pour Epicure, le plaisir est lié à la satisfaction des désirs ; "voluptatem" l. 15 ; "voluptatum" l. 22. Le mot clé de l’épicurisme est très présent dans ce texte.

Quant aux désirs, Epicure en fait une "classification" mentionnée dans le texte (l. 10 "divisione"). Selon Epicure, il faut, pour atteindre le bonheur, satisfaire ses désirs naturels et nécessaires :

"cupiditates", désirs l. 9

Manger et boire : "ut ad cenam et sitiens et esuriens veniret", mais le genre de nourriture et le vin correspondraient plutôt aux plaisirs naturels et non nécessaires.

"cupidus"= désireux l. 4 est ambigu, nous y reviendrons.

c) Un sage ?

- Attitude face à la mort

"non superstitiosus" cf. métaphysique d’Epicure : les dieux ne se soucient pas des hommes, on ne doit donc pas les craindre.

"non timidus ad mortem", litote et "contemneret" : mépris du sage épicurien pour l’agitation des autres sur terre et la recherche des fausses richesses (cf. « Suave mari magno », Lucrèce)

Courage civique de Balbus : "ob rem publicam interfectus" l.9 et "in acie" : rangé avec les autres sur la ligne de bataille.

- La santé et la douleur

Douleur : "nec molliter ferret", il l’aurait supportée sans mollesse (litote) : éloge de Cicéron, mais matérialisme d’Epicure : médecins plutôt que soutien de la philosophie ; attitude très différente des stoïciens, plus enclins à supporter la douleur, comme le montre le portrait de Regulus, qui suit.

Hyperbole propre à l’éloge : "aberat omnis dolor" et énumération finale, "feu d"artifice" du portrait avec termes mélioratifs voire hyperboliques et gradation de rythme : "color egregius, l. 20…voluptatum omnium varietate".

Ce texte fait donc en apparence un éloge appuyé de cet épicurien.

 

Mais il s’agit d’un épicurien très particulier, et "utilisé" par Cicéron afin de valoriser le portrait de Regulus…

1. Un épicurien peu orthodoxe

Cicéron utilise beaucoup d’adjectifs et d’hyperboles qui paraissent détourner la doctrine épicurienne pour en faire une morale du plaisir, alors qu’Epicure cherchait la simplicité et la sobriété avant tout. On peut lire l. 3 : "nulla voluptas tam exquisita…" (aucun plaisir, si raffiné soit-il…). Le raffinement dans les plaisirs n’est pas du tout prescrit par Epicure, qui aurait vécu en ascète…

De même l. 4 "abundaret" : la notion d’abondance est en réalité très peu épicurienne…

De nombreux adjectifs sont "suspects" : "cupidus" voluptatum l. 4 : le sage ne doit pas être "cupidus", "désireux", puisqu’il recherche l’ataraxie. cf. "intellegens" et "copiosus" (connaisseur et riche en plaisirs) : Balbus apparaît ici comme un grand "spécialiste" de tous les plaisirs… 22, l’hyperbole "vita conferta voluptatum omnium varietate" montre Balbus comme entièrement voué à la cause du plaisir ! En fait, sa bonne mine et sa bonne santé semblent presque suspectes. l. 9-10, "il ne suivait pas la classification d’Epicure, mais sa propre satiété" : Cicéron a bien conscience que son épicurien n’est pas un "modèle" d’orthodoxie…

2. Le blâme implicite de Cicéron

En réalité, Cicéron se sert d’un portrait faussé d’épicurien pour mieux confondre son adversaire. Il s’agit d’un artifice rhétorique. "ratio vestra sic cogit" (c’est votre doctrine qui vous y oblige)… Cicéron est un peu de mauvaise foi, en présentant Balbus comme le modèle du bonheur épicurien…

a) Le plaisir, valeur suspecte pour les Romains

Le champ lexical du plaisir qui parcourt tout le texte est en fait assez péjoratif pour Cicéron : un vrai Romain se doit de repousser la mollesse, les plaisirs trop raffinés, cf. la perte des valeurs dénoncée par Salluste et Juvénal notamment. On peut peut-être voir une note d’humour dans la dernière phrase, où Cicéron caricature les Epicuriens.

Pour ce qui est du mépris de Balbus envers les sacrifices religieux, ("sua patria sacrificia et fana contemneret" l.7), il est probable que Cicéron le condamne, étant donné que ces sacrifices font partie de la tradition romaine, du mos majorum. Il est possible que cette phrase rejoigne les accusations d’athéisme portées contre les Epicuriens.

Cicéron reconnaît le courage de Balbus dans sa mort pour la patrie, mais c’est presque le seul élément qui en fait un "modèle" de héros. Pour le reste, il le trouve beaucoup trop éloigné des authentiques valeurs romaines : piété envers les dieux, courage, respect des traditions des ancêtres, austérité et simplicité.

b) Une rhétorique de l’antithèse

Balbus semble n’être qu’un portrait "fabriqué", pour mettre en valeur le "vrai héros" de Cicéron : Regulus.

Regulus meurt lui aussi pour sa patrie, mais Cicéron considère ses raisons comme beaucoup plus nobles : il a le courage de s’impliquer dans les affaires de la Cité, supporte la douleur pour respecter sa parole d’homme et d’homme public, face aux Carthaginois représentés comme les pires ennemis de Rome.

 

Conclusion

Cicéron fait ici un portrait très habile. Il sait ménager l’éloge et le blâme pour mieux présenter son propre héros, Regulus, aux vertus stoïciennes et romaines. On peut apprécier la vivacité du style dans ce texte, qui parle de la vie quotidienne des hommes : manger, boire, faire de l’exercice, ménager sa santé… Les préoccupations des anciens Romains, la recherche d’une morale nous touchent encore aujourd’hui…