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Latin Terminale "La perte des valeurs" : Salluste, extrait de La conjuration de Catilina, X

par Lise Chopin, Lycée Louise Michel, Champigny

Texte

Sed ubi labore atque justitia res publica crevit, reges magni bello domiti, nationes ferae et populi ingentes vi subacti, Carthago aemula imperi Romani ab stirpe interiit, cuncta maria terraeque patebant, saevire fortuna ac miscere omnia coepit. Qui labores, pericula, dubias atque asperas res facile toleraverant, iis otium divitiaeque, optanda alias, oneri miseriaeque fuere. Igitur primo pecuniae, deinde imperi cupido crevit : ea quasi materies omnium malorum fuere. Namque avaritia fidem probitatem ceterasque artis bonas subvertit pro his superbiam, crudelitatem, deos neglegere, omnia venalia habere edocuit. Ambitio multos mortalis falsos fieri subegit, aliud clausum in pectore, aliud in lingua promptum habere, amicitias inimicitiasque non ex re, sed ex commodo aestimare, magisque uultum quam ingenium bonum habere. Haec primo paulatim crescere, interdum vindicari ; post ubi contagio quasi pestilentia invasit, civitas immutata, imperium ex justissumo atque optimo crudele intolerandumque factum.

 

Traduction

Sed ubi Mais quand

res publica la République

crevit se fut agrandie

labore atque justitia par le travail et la justice

magni reges [quand] les grands rois

domiti [sunt] furent vaincus

bello par la guerre

nationes ferae [quand] les nations barbares

et populi ingentes et les peuples immenses

subacti[sunt] furent soumis

vi par la force

Carthago [quand] Carthage

aemula imperii Romani rivale du pouvoir de Rome

interiit fut détruite (intereo = mourir)

ab stirpe depuis la racine

cuncta maria terraeque [quand] toutes les mers et toutes les terres

patebant étaient accessibles,

fortuna la Fortune

coepit commença

saevire à se déchaîner (= être cruelle)

ac et

miscere omnia à tout bouleverser.

Qui toleraverant facile Ceux qui avaient facilement supporté

labores les épreuves

pericula les dangers

res dubias atque asperas les situations incertaines et difficiles

eis pour eux

otium et divitiae le loisir et les richesses

optenda alias souhaitables par ailleurs (optenda neutre pluriel adjectif verbal : qu’il faut souhaiter cf. p.206)

fuere furent (= fuerunt)

oneri miseriaeque un poids et un malheur. (double datif : eis et oneri miseriaeque cf. p.181).

Igitur Donc

cupido le désir

primo d’abord

pecuniae de l’argent

deinde ensuite

imperii du pouvoir

crevit s’agrandit.

Ea Ces vices (neutre pluriel de is ea is = ces choses)

Fuere furent

quasi materies comme les matériaux

omnium malorum de tous les maux.

Namque De fait

Avaritia l’avidité

subvortit renversa (présent de narration)

Fidem la bonne foi

Probitatem l’honnêteté

ceterasque artis bonas et toutes les autres vertus (bonnes pratiques, artis = artes)

Pro his A leur place (= à la place de celles-ci)

edocuit elle enseigna

superbiam l’orgueil

crudelitatem la cruauté

deos neglegere le fait de mépriser les dieux (neglegere infinitif)

habere de considérer (2ème sens de habeo)

omnia tout (neutre pluriel = toutes les choses)

venalia comme à vendre.

Ambitio l’ambition

subegit força

multos mortalis beaucoup d’hommes (= de mortels,mortales)

fieri à devenir (fio, fis, fieri, factus sum)

falsos hypocrites (= faux),

habere à avoir

aliud une pensée (neutre sing = une chose)

clausum renfermée

in pectore dans le cœur

aliud une autre

promptum exprimée

in lingua dans les paroles (=dans la langue)

aestumare à mesurer

amitias les amitiés

inimicitiasque et les inimitiés

non ex re non d’après leur réalité

sed ex commodo mais d’après leur utilité (= la commodité)

et habere et d’avoir

bonum vultum un bon visage

magis quam plus qu’

bonum ingenium un bon esprit.

Haec Ces vices (neutre pluriel = ces choses)

crescere grandirent (infinitif de narration)

primo d’abord

paulatim peu à peu ;

Vindicari ils ont été punis (infinitif présent passif de narration, de vindico, -as, -are punir)

interdum de temps en temps ;

Post après

ubi contagio quand la contagion

invasit se répandit

quasi pestilentia comme une épidémie,

civitas la cité

immutata est fut entièrement modifiée (parfait passif de im/muto, -as, -are)

imperium le pouvoir

ex justissumo après avoir été le plus juste (= à partir du plus juste)

atque optumo et le meilleur

factum est devint (parfait de fio, fis, fieri, factus sum)

crudele cruel

intolerandumque et intolérable.

 

Commentaire

Introduction

Salluste (86-35 av. J.C.), d’origine plébéienne, a mené son cursus honorum grâce à la protection de Jules César. Après l’assassinat de son protecteur, il se retire de la vie politique pour écrire des monographies, dans lesquelles il tente d’analyser des épisodes politiques pour en tirer des enseignements utiles au présent.

Vers 43 av. J.C., il écrit La conjuration de Catilina, vingt ans après les faits. Comme Cicéron dans ses discours célèbres des Catilinaires, il décrit les vices de Catilina, son ambition et son avidité. Mais Salluste cherche surtout à montrer que les méfaits de cet homme n’ont été permis que par une décadence des moeurs, qui s’est peu à peu étendue à la vie politique de Rome.

 

1. La progression temporelle

-La conjonction de coordination sed l. 1 annonce une rupture avec un « âge d’or » de l’ancienne République (« res publica », personnifiée), à laquelle sont associées deux valeurs fondamentales : labor et justitia.

- La longue subordonnée temporelle au parfait, introduite par ubi, renvoie aux conquêtes romaines (crevit : se fut agrandi). Salluste énumère les types de peuples conquis (reges, nationes, populi, et enfin Carthago), dans une gradation qui marque le début d’une décadence de Rome, que l’auteur semble pouvoir dater (l. 5 coepit).

- Les hyperboles utilisées dans cette subordonnée temporelle permettent de montrer la grandeur et la puissance romaine (cf. les adjectifs caractérisant les peuples, la violence des verbes utilisés, l’expression « ab stirpe » qui rappelle l’injonction de Caton « delenda est Carthago »...). Mais ces hyperboles, comme par un effet de balancier, laissent aussi la fortuna (l. 4) se déchaîner contre Rome avec la même violence (cuncta maria terraeque/ omnia miscere). On peut penser que la destruction de Carthage (146 av. J.C.) représente pour Salluste le début de la décadence des moeurs.

- Le texte progresse ensuite par des liens temporels qui permettent de montrer le changement et l’évolution dans le domaine politique : primo, deinde l. 8, primo paulatim l. 17, interdum, post, ubi l.18 : on aboutit à une antithèse très forte du point de vue politique : l’imperium « ex justissumoatque ptumo » (2 superlatifs) est opposé à ce qu’il est devenu : « crudele et intolerandum » (l.19-20). Le balancement binaire souligne bien le jugement moral de Salluste et sa condamnation des moeurs politiques de son temps (cf. Antoine et les proscriptions).

 

2. L’opposition des vertus et des vices

Salluste, tout au long du texte, oppose les valeurs de l’ancienne République (l. 1), aux vices apportés par la conquête : labor et justitia représentent le binôme fondamental de la morale individuelle et de son application civique, la participation de chacun à la vie publique et l’intégrité de tous. On trouve de nouveau labores (l. 5), dans le sens plutôt d’épreuves cette fois, associées à pericula et dubias et asperas res. La vie difficile et austère des anciens Romains renvoie aux vertus du mos majorum : simplicité, piété, austérité, travail de la terre, courage guerrier...

En opposition, otium l. 6, associé à divitiae, puis à pecuniae et imperii cupido l. 6-7 symbolise les causes du relâchement des moeurs (cf. materies, les bases l. 9, omnium malorum de tous les maux) : le loisir qui, chez les Romains lettrés, peut correspondre à une activité intellectuelle intense et louable (optanda alias, dit Salluste), marque ici le désintéressement nocif et pernicieux de la vie politique, un éloignement du negotium associé à la vie publique. Les richesses et le désir de pouvoir (imperium) s’associent à cette négation des anciennes vertus romaines.

L’antithèse se poursuit l.10 avec des variations, ou des prolongements : fides, probitas, et l’hyperbole ceteras artis bonas, s’opposent au vice suprême : avaritia, dans une gradation rythmique et sémantique. A la disparition de ces vertus correspond (pro his, à leur place), le développement des vices présentés également dans une gradation qui aboutit à une hyperbole finale : « superbiam, crudelitatem, deos neglegere, omnia venalia habere ». On voit bien ici que l’antithèse touche tous les domaines : moral, mais aussi religieux, donc social et politique, ce que souligne l’emploi du mot ambitio, qui signifie l’ambition, mais aussi la brigue électorale.

Enfin, Salluste oppose l’authenticité d’autrefois (ingenium bonum habere, l. 16), à l’hypocrisie générale, érigée en système : l’énumération des exemples dans lesquels les hommes se montrent faux, falsos l. 13 le montre bien. On peut relever aussi les antithèses syntaxiques : « non ex re, sed ex commodo » ; « magis quam » (l.15 et 16).

L’apparence a donc remplacé la réalité, et l’intérêt personnel la sincérité. L’opposition constante des vertus et des vices dans ce texte montre le glissement progressif de l’individuel au collectif, et du social au politique.L’expression « civitas immutata est » (la civitas étant l’expression même de l’activité démocratique) montre la transformation progressive du fonctionnement politique. On conserve en apparence les institutions républicaines, mais la cité s’est modifiée, et l’imperium, le pouvoir militaire des imperatores (mot qui donnera notre français « empire »), est devenu intolérable.

 

3. La décadence envahit Rome

Les allégories parcourent tout le texte et lui confèrent une dimension presque apocalyptique : cupido, avaritia, ambitio, les vices, sujet des phrases sont d’une violence inouïe : subvortit, renversa (image d’un retournement l. 10), subegit, l. 13, elle força... La cause de cette arrivée des vices est énoncée l. 5 : fortuna, une autre allégorie extrêmement destructrice, coepit saevire ac omnia miscere (commença à se déchaîner et à tout bouleverser). On peut s’interroger sur le sens de ce mot dans le texte de Salluste : s’agit-il juste d’un revers de fortune, des mauvaises circonstances pour les Romains, ou d’une vengeance divine, la force du destin, qui donnerait alors de l’histoire de Rome une vision tragique ?

Cette violence qui se déchaîne contre les Romains est soulignée par un paradoxe : on constate en effet la reprise, assez étrange, du verbe " crevit" (cresco) : ce verbe caractérise d’abord la res publica (l. 1), puis le cupido pecuniae et imperii (l. 8). On le retrouve encore l.16 : haec primo paulatim crescere.Tout se passe comme si Rome devait être atteinte au moment même où elle se trouvait au faîte de sa puisssance. Le mouvement s’inverse ainsi : épanouissement moral et politique de Rome avant la conquête de la Méditerranée (et en particulier l’anéantissement de Carthage), et décadence des moeurs après.

La violence des vices est pourtant progressive et insidieuse : elle s’exprime à travers la comparaison d’une épidémie : « ubi contagio quasi pestilentia invasit », l. 18. L’avancée des vices dans le domaine politique est une maladie sans remède, qui s’est infiltrée peu à peu (paulatim, l. 17), le corps social a bien eu quelques sursauts (interdum vindicari, l. 17 (ces vices ont été punis de temps en temps)), mais le parfait de la fin du texte (imperium crudele intelorandumque factum [est]) montre que le mal est fait. Salluste ne laisse pas d’espoir de retour en arrière.

 

Conclusion

Antithèses, hyperboles, énumérations, allégories, présence de la fortuna... nous voilà proches de l’épopée... Pour expliquer l’évolution historique et les changements politiques à Rome, Salluste semble faire davantage appel au registre épique qu’au recul historique... Le tableau apocalytique de la société et du pouvoir politique à Rome correspond cependant à la réalité des années qui suivirent la mort de César (proscriptions d’Antoine, assassinat sauvage de Cicéron).

Dans un texte assez proche de celui de Salluste, Juvénal, 50 ans plus tard, montrera également les vices à l’assaut de Rome, après la victoire des guerres puniques. (Satires, VI, 286-300). L’image qu’il utilisera ne sera plus celle d’une épidémie, mais d’un raz de marée, emportant toutes les anciennes vertus romaines sur son passage.

 

 

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