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Latin Terminale "Délibérer" : Les vertus stoïciennes de Regulus, Des termes extrêmes des biens et des maux, Cicéron, II, 63-64

 

 

par Lise Chopin, Lycée Louise Michel, Champigny

Texte

At ego quem huic anteponam, non audeo dicere ; dicet pro me ipsa virtus nec dubitabit isti vestro beato M. Regulum anteponere, quem quidem, cum sua voluntate, nulla vi coactus praeter fidem quam dederat hosti, ex patria Karthaginem revertisset, tum ipsum, cum vigiliis et fame cruciaretur, clamat virtus beatiorem fuisse quam potantem in rosa Thorium. Bella magna gesserat, bis consul fuerat, triumpharat nec tamen sua illa superiora tam magna neque tam praeclara ducebat quam illum ultimum casum, quem propter fidem constantiamque susceperat, qui nobis miserabilis videtur audientibus, illi perpetienti erat voluptarius. Non enim hilaritate nec lascivia nec risu aut joco, comite levitatis, sed saepe etiam tristes firmitate et constantia sunt beati.

 

Commentaire

Introduction

Cicéron, consul en 63 av. J.C., a participé activement à la vie politique de Rome, en repoussant notamment la conjuration de Catilina.

Il est également célèbre pour ses nombreux discours.

Dans ce texte, il met ses talents d’orateur au service de la philosophie. Le De finibus est en effet un dialogue philosophique, qui se propose de définir le souverain bien propre à assurer le bonheur de l’homme.

Manlius Torquatus vient de défendre la doctrine de l’épicurisme. Cicéron prend la parole pour dresser deux portraits en diptyque : celui de Balbus, un épicurien peu orthodoxe, puis celui de Regulus, dans lequel on retrouve les vertus prônées par les Stoïciens. C’est le portrait de Regulus que nous allons commenter.

 

I. L’éloge : la rhétorique au service de la philosophie

1. L’allure du dialogue philosophique

a) Les destinataires

Dialogue fictif, mais forme platonicienne pour faire réfléchir.

Destinataires clairement pris à partie ; Manlius Torquatus (cf. commentaire texte 2) ; "vestro beato" avec l’emploi de l’adjectif démonstratif péjoratif "isti" ; pluriel = Torquatus et ceux qui défendent l’épicurisme.

Le portrait se présente dès le début comme une opposition : "at".

Marques de l’énonciation : "ego", présent "non audeo", "pro me".

Cicéron feint de ne pouvoir parler lui-même de Regulus, et engage une sorte de prosopopée au style indirect, pour faire parler la "virtus".

Double énonciation propre au dialogue philosophique : les personnages du dialogue philosophique, mais aussi le lecteur, ou plutôt l’auditeur (cf. lectures publiques à Rome). "nobis audientibus" (à nous qui écoutons)…

 

b) La visée de ce dialogue

Faire réfléchir sur les doctrines. Epicure est présenté dans le portrait de Balbus, mais ici, Cicéron ne mentionne pas explicitement le stoïcisme. "Anteponam" : introduit une sorte de hiérarchie dans la sagesse.

Visée : définir le souverain bien, le bonheur ; comment l’atteindre ? cf. "hunc vos beatum", "beato", "beatiorem fuisse" (comparatif), et derniers mots du texte "sunt beati". L’enjeu est bien le bonheur. Il s’agit donc de morale, au travers de 2 portraits antithétiques.

 

2. La rhétorique de l’éloge : Regulus, un homme exceptionnel

a) Le personnage de Regulus

Figure symbolique de la virtus Romana (vertu et courage), sorte de référence. Marcus Atilius Regulus, lors d’une campagne contre les Carthaginois, pendant la 1 ère guerre punique (264-241 av. J.C.) a été fait prisonnier au cours d’une bataille. Les Carthaginois lui imposent un marchandage : plaider sa vie à Rome contre celle de jeunes nobles carthaginois otages de Rome. Regulus donna sa parole : si l’échange était refusé, il repartirait pour Carthage. Il plaida lui-même au Sénat le refus de l’échange. Fidèle à sa parole, il rentra à Carthage pour y être supplicié : "vigiliis et fame cruciaretur" (supplices de la veille et de la faim).

Effet d’attente du nom de Regulus, gradation rythmique jusqu’à "hosti", insistance sur "sa propre volonté" : Cicéron insiste sur les raisons du retour de Regulus à Carthage.

 

b) Un homme exceptionnel

Vocabulaire mélioratif très présent dans le texte, cf. énumération rythme ternaire : "bis consul". Le consulat est la plus haute magistrature de l’Etat, et la confiance lui a été renouvelée. "Bella magna gesserat" : Regulus a été imperator, général en chef, il bénéficie du prestige des guerres puniques. "Triumphaverat" : le triomphe est preuve du mérite militaire, il manifeste les plus hauts honneurs à Rome.

Personnage donc tout à fait remarquable, honneurs civils et militaires.

 

II. Le portrait d’un stoïcien… bien romain

1. Regulus un stoïcien ?

La doctrine stoïcienne n’est pas explicitement nommée, mais on retrouve chez Regulus les caractéristiques du sage stoïcien, qui s’opposent au portrait précédent.

a) La liberté intérieure

Exercice total du libre arbitre qui fait de Regulus un exemplum : "nulla vi coactus" s’oppose à "ratio vestra sic cogit" du portrait de Balbus ; même verbe pour montrer que Regulus n’est prisonnier d’aucun système, pas de contrainte imposée de l’extérieur.

 

b) L’engagement dans la vie de la cité

Regulus consul et général s’oppose à Balbus, mort pour sa patrie par seul mépris de la mort. Les Stoïciens ont souvent eu des responsabilités politiques (cf. Sénèque et Marc Aurèle).

 

c) Le courage face à la douleur

Balbus la fuyait le plus possible, mais Regulus semble la rechercher : paradoxe, souligné par le chiasme "miserabilis videtur audientibus, illi perpetienti voluptarius" : pour le commun des mortels, cette attitude est digne de pitié, mais pour le sage, elle est "voluptarius". Cet adjectif ironise sur le faux plaisir (selon Cicéron) des épicuriens ; pour les stoïciens, le plaisir consiste à endurer jusqu’au bout (« perpatior ») les coups du sort ("casum").

La torture atroce de la veille et de la faim procure à Balbus un bonheur entier (paradoxe encore) ; cf. dernière phrase "beati". Pour les stoïciens, savoir endurer la douleur et mépriser les souffrances physiques permet de s’élever vers la vertu…

 

d) La constantia et la firmitas

"Constantia" est mentionnée 2 fois dans le texte. Elle s’oppose encore (cf. énumérations... "levitatis") aux plaisirs jugés factices du rire et de la joie des épicuriens, caricaturés par Cicéron (connotations péjoratives des 4 substantifs).

Le stoïcien cultive la "gravitas" (cf. Epictète : "Evite de rire, c’est un chemin qui glisse vers la vulgarité" / Epicure : "il faut rire tout en philosophant").

Le stoïcien passe souvent pour triste ; cf. dernière phrase, "tristes" (les hommes austères).

Trait fondamental du stoïcien : la constance, cf. Sénèque, De constantia sapientis. La "firmitas" consiste à endurcir son caractère.

Regulus semble donc un modèle de vertu stoïcienne.

 

2. Des valeurs bien romaines

a) La virtus

La "virtus" que fait parler Cicéron est donc bien la vertu, qui conduit à la sagesse et au souverain bien. Mais la racine du mot, "vir", rattache cette vertu morale au courage physique de l’homme considéré comme héros. La "virtus" des anciens Romains rejoint ici les valeurs stoïciennes : courage à la guerre, austérité des mœurs, simplicité…

 

b) Contre le "ramollissement" épicurien : la firmitas

L’allusion à Thorius "potantem in rosa" est pleine d’ironie méprisante : allusion à certains Romains qui effeuillaient des roses dans leur salle à manger pour la satisfaction des sens. On peut y voir aussi un rappel de Balbus, expert dans la variété de tous les plaisirs…

La firmitas est pour Cicéron le moyen d’accéder à une réelle voluptas (ce dernier mot dans le texte est très paradoxal !). Les Romains qui s’inspirent du mos majorum détestent les plaisirs raffinés, la volupté, qu’ils assimilent à la décadence des mœurs (cf. textes de Salluste et Juvénal).

 

c) La fides

2 fois le mot dans le texte ; valeur fondamentalement romaine. La parole donnée est sacrée ; les serments étaient prononcés avec la caution des dieux (opposition à l’attitude de Balbus face aux sacrifices). La fides des Romains est traditionnellement opposée à la perfidia des Puniques…

 

Conclusion

A travers l’évocation flatteuse d’une figure marquante et exemplaire de l’histoire romaine, Cicéron, qui admire Regulus, condamne l’épicurisme, trop éloigné des véritables valeurs romaines.

Balbus et Regulus ne s’opposent pas entièrement, puisqu’ils ont la même volonté de trouver la sérénité et le bonheur, et ne craignent pas la mort.

Mais ces deux portraits montrent bien à quel point le vocabulaire latin lui-même et les traditions romaines sont plus proches de l’idéal stoïcien que des plaisirs épicuriens. Cicéron termine son portrait sur un paradoxe, qui tendrait à définir une voluptas née de la satisfaction d’agir selon la vertu.

Le personnage de Regulus incarne la virtus, c’est un véritable exemplum, un modèle de ce que les anciens Romains auraient pu appeler "vir", un héros (cf. chez Tite-Live la figure de Mucius Scaevola).

Sénèque l’évoquera lui aussi, un siècle plus tard, dans son De providentia, comme exemple de loyauté et d’endurance.