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Séquence 1re : le Biographique, de la vie de soi à la vie d’autrui - textes

20 / 06 / 2007 | le GREID Lettres

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Séance 1 : Chateaubriand : extrait de la Préface testamentaire, tome I des Mémoires d’Outre-Tombe, 1850

Quand la mort baissera la toile entre moi et le monde, on trouvera que mon drame se divise en trois actes.

Depuis ma première jeunesse jusqu’en 1800, j’ai été soldat et voyageur ; depuis 1800 jusqu’en 1814, sous le Consulat et l’Empire, ma vie a été littéraire ; depuis la Restauration jusqu’à aujourd’hui, ma vie a été politique.

Dans mes trois carrières successives, je me suis toujours proposé une grande tâche : voyageur, j’ai aspiré à la découverte du monde polaire ; littérateur, j’ai essayé de rétablir la religion sur ses ruines ; homme d’état, je me suis efforcé de donner aux peuples le vrai système monarchique représentatif avec ses diverses libertés : j’ai du moins aidé à conquérir celle qui les vaut, les remplace, et tient lieu de toute constitution, la liberté de la presse. Si j’ai échoué dans mes entreprises, il y a eu chez moi faillance de destinée. Les étrangers qui ont succédé dans leurs desseins furent servis par la fortune ; ils avaient derrière eux des amis puissants et une patrie tranquille : je n’ai pas eu ce bonheur.

Des auteurs modernes français de ma date, je suis quasi le seul dont la vie ressemble à ses ouvrages : voyageur, soldat, poète, publiciste, c’est dans les bois que j’ai chanté les bois, sur les vaisseaux que j’ai peint la mer, dans les camps que j’ai parlé des armes, dans l’exil que j’ai appris l’exil, dans les cours, dans les affaires, dans les assemblées, que j’ai étudié les princes, la politique, les lois et l’histoire. Les orateurs de la Grèce et de Rome furent mêlés à la chose publique et en partagèrent le sort. Dans l’Italie et l’Espagne de la fin du Moyen âge et de la Renaissance, les premiers génies des lettres et des arts participèrent au mouvement social. Quelles orageuses et belles vies que celles de Dante, de Tasse, de Camoëns, d’Ercilla, de Cervantès ! [.]

Si j’étais destiné à vivre, je représenterais dans ma personne, représentée dans mes mémoires, les principes, les idées, les événements, les catastrophes, l’épopée de mon temps, d’autant plus que j’ai vu finir et commencer un monde, et que les caractères opposés de cette fin et de ce commencement se trouvent mêlés dans mes opinions. Je me suis rencontré entre les deux siècles comme au confluent de deux fleuves ; j’ai plongé dans leurs eaux troublées, m’éloignant à regret du vieux rivage où j’étais né, et nageant avec espérance vers la rive inconnue où vont aborder les générations nouvelles.

Chateaubriand, Préface testamentaire, MOT

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Séance 2 : Chateaubriand : Monsieur de Talleyrand, Livre 11, 8 des Mémoires d’Outre-Tombe, 4ème partie

Monsieur de Talleyrand

Paris, 1838

J’ai eu des rapports avec M. de Talleyrand ; je lui ai été fidèle en homme d’honneur, ainsi qu’on a pu le remarquer, surtout à propos de la fâcherie de Mons, alors que très gratuitement, je me perdis pour lui. Trop simple, j’ai pris part à ce qui lui arrivait de désagréable ; je le plaignis lorsque Maubreuil le frappa à la joue [1]. Il fut un temps qu’il me recherchait d’une manière coquette ; il m’écrivait à Gand, comme on l’a vu, que j’étais un homme fort ; quand j’allai loger à l’hôtel de la rue des Capucines [2], il m’envoya avec une parfaite galanterie un cachet des Affaires Etrangères, talisman gravé sans doute sous sa constellation. C’est peut-être parce que je n’abusai pas de sa générosité qu’il devint mon ennemi sans provocation de ma part, si ce n’est quelques succès que j’obtins et qui n’étaient pas son ouvrage. Ses propos couraient le monde et ne m’offensaient point (M. de Talleyrand ne pouvait offenser personne) ; mais son intempérance de langage m’a délié, et puisqu’il m’est permis de me juger, il m’a rendu la liberté d’user du même droit à son égard .

La vanité de M. de Talleyrand le pipa ; il prit son rôle pour son génie ; il se crut prophète en se trompant sur tout : son autorité n’avait aucune valeur en matière d’avenir ; il ne voyait point en avant ; il ne voyait qu’en arrière. Dépourvu de la force du coup d’oil et de la lumière de la conscience, il ne découvrait rien comme l’intelligence supérieure, il n’appréciait rien comme la probité. Il tirait bon parti des accidents de la fortune, quand ces accidents, qu’il n’avait jamais prévus, étaient arrivés, mais uniquement sur sa personne. Il ignorait cette ampleur d’ambition laquelle enveloppe les intérêts de la gloire comme le trésor le plus profitable aux intérêts privés. M. de Talleyrand n’appartient donc pas à la classe des êtres propres à devenir une de ces créations fantastiques auxquelles les opinions ou faussées ou déçues, ajoutent incessamment des fantaisies. néanmoins, il est certain que plusieurs sentiments, d’accord par diverses raisons, concourent à former un Talleyrand imaginaire.

 

Chateaubriand, MOT, 4ème partie

 

1. Dans la basilique Saint-Denis, le 21 janvier 1827, à la fin de la cérémonie consacrée à l’anniversaire funèbre de Louis XVI, Talleyrand fut renversé et frappé par le marquis de Maubreuil, aventurier condamné pour le vol des diamants de la reine de Westphalie, femme de Jérôme Bonaparte.
2. C’est-à-dire à l’hôtel du Ministère des Affaires Etrangères.

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Séance 3 : Herbert. R. Lottman, Albert Camus, § 2

 

Albert Camus fut-il ainsi prénommé en l’honneur de la sage-femme, comme l’enfant de son roman autobiographique non publié ? La naissance fut déclarée à la mairie de Mondovi[.]par le père d’Albert qui se déclara âgé de vingt-huit ans et caviste de profession. Sa femme, alors âgée de trente et un ans, fut classée « ménagère » [.] Apparemment, l’enfant naquit dans une longue maison basse crépie à la chaux et couverte de tuiles dans un lotissement de maisons toutes semblables. C’est ainsi qu’elle apparut à un visiteur dans les années soixante [1], tout comme dans la scène de naissance idéalisée qu’écrivit Camus pour Le Premier Homme.

[.] Le 4 juillet, alors qu’Albert n’avait pas encore sept mois, Lucien Auguste informa Ricôme [2] qu’il était convoqué en septembre pour une période militaire de dix-sept jours dans les zouaves, juste pour la prochaine vendange. Il avait été convenu qu’il resterait au domaine du Chapeau de Gendarme pendant la récolte et la vinification. Mais il n’osait demander un sursis, craignant de se le voir refuser par le colonel, et il sollicitait l’avis de son patron.

Cependant, les événements n’allaient pas permettre à Lucien Auguste, pas plus qu’à son patron ni même en l’occurrence à son colonel, d’hésiter sur la marche à suivre. La Grande Guerre approchait, cette grande broyeuse de toute une génération de Français. Le 28 juin, juste une semaine avant la lettre de Lucien Auguste à son patron, l’archiduc François-Ferdinand avait été assassiné à Sarajévo. Le 28 juillet l’Autriche déclarait la guerre à la Serbie.

[.] Lucien Auguste était rappelé et affecté au 1er zouaves, 54ème compagnie. une carte postale souvenir souvent reproduite le montre ayant très fière allure dans son uniforme chamarré. [.] Lucien Auguste mourut le 11 octobre 1914, Catherine reçut un télégramme. Elle reçut également des autorités bien intentionnées de l’hôpital militaire « un petit éclat d’obus retrouvé dans les chairs. La veuve l’a gardé », se rappelle le jeune garçon dans L’Envers et l’Endroit. Il y parle de son père « sans conviction. Aucun souvenir, aucune émotion ».

 

Herbert. R. Lottman, Albert Camus, § 2

1. Il s’agit d’Emmanuel Roblès, ami de Camus, qui prit des photographies
2. le nom du patron de la grande compagnie de vins qui emploie l père de Camus

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Séance 4 : Camus, Le premier Homme

 

Jacques Cormery retourne à Alger où vit sa mère, il cherche des renseignements sur le père qu’il n’a jamais connu. Il interroge sa mère.

« Papa ? » Elle le regardait et devenait attentive.
« Oui.

- Il s’appelait Henri et puis quoi ?

- Je ne sais pas.

- Il n’avait pas d’autres noms ?

- Je crois, mais je ne me souviens pas. »
Soudain distraite, elle regardait la rue où le soleil frappait maintenant de toute sa force.
« Il me ressemblait ?

- Oui, c’était toi, craché. Il avait les yeux clairs et le front, comme toi.

- En quelle année, il est né ?

- Je ne sais pas. Moi, j’avais quatre ans de plus que lui.

- Et toi, en quelle année ?

- Je ne sais pas, regarde le livret de famille. »
Jacques se rendit dans la chambre, il ouvrit l’armoire. Entre les serviettes, sur l’étagère du haut, il y avait le livret de famille, le carnet de pension et quelques vieux papiers rédigés en espagnol. Il revint avec les documents.
« Il est né en 1885 et toi en 1882. Tu avais trois ans de plus que lui.

- Ah ! je croyais quatre. Il y a longtemps.

- Tu m’as dit qu’il avait perdu très tôt son père et sa mère et que ses frères l’avaient mis à l’orphelinat.

- Oui. Sa sour aussi.

- Ses parents avaient une ferme ?

- Oui. C’étaient des Alsaciens

- A Ouled-Fayet.

- Oui. et nous à Cheraga. C’est tout près. [.]

- C’est là que tu l’as connu ?

- Oui.
Elle détourna la tête à nouveau vers la rue, et il se sentit impuissant à continuer sur cette voie. Mais elle prit elle-même une autre direction.
« Il ne savait pas lire, tu comprends. A l’orphelinat, on apprenait rien.

- Mais tu m’as montré des cartes qu’il t’as envoyées de la guerre.

- Oui, il a appris avec M. Classiault.

- Chez Ricome.

- Oui. M. Classiault c’était le chef. Il lui a appris à lire et à écrire.

- A quel âge ?

- A vingt ans, je crois. Je ne sais pas. C’est vieux, tout ça. Mais quand on s’est mariés on avait bien appris les vins et il pouvait travailler partout. Il avait de la tête.
Elle le regardait.
« Comme toi.

- Et après ?

- Après, ton frère est venu. Ton père travaillait pour Ricome, et Ricome l’a envoyé dans sa ferme à Saint-Lapôtre.

- Saint-Apôtre ?

- Oui. Et puis il y a eu la guerre. Il est mort. On m’a envoyé l’éclat d’obus. »

A. Camus, Le Premier Homme, §5

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Séance 5 : A. Malraux, Antimémoires, I.

Que m’importe ce qui n’importe qu’à moi ? Presque tous les écrivains que je connais aiment leur enfance, je déteste la mienne. J’ai peu et mal appris à me créer moi-même, si se créer, c’est s’accommoder de cette auberge sans routes qui s’appelle la vie. J’ai su quelque fois agir, mais l’intérêt de l’action, sauf lorsqu’elle s’élève à l’histoire, est dans ce qu’on fait et non dans ce qu’on dit. Je ne m’intéresse guère.

A. Malraux, Antimémoires, I.

 

Malraux, une vie dans le siècle

Il a voulu pénétrer, si possible par effraction, dans l’Histoire. Il l’a fait. Il a voulu la gloire. Il l’a conquise. Il a souhaité le pouvoir. Il en a reçu le reflet, qu’il a savouré, avec les honneurs et aussi la fortune et la respectabilité mondaine. Il a refusé bien sûr d’être académicien, et chacun sait que si le prix Nobel de littérature lui a été refusé, c’est parce qu’il fut longtemps ministre du Général De Gaulle, membre d’un gouvernement tenu pour semi-fasciste par quelques professeurs puritains du jury de Stockholm. Depuis Victor Hugo, quel écrivain français aura ainsi mobilisé, incité, régenté, orienté l’art et les formes, la vie de la collectivité, la couleur de ses villes, les chances d’être un homme et un artiste dans son propre pays.

Ecrivain sans postérité, solitaire comme un loup - un loup éloquent - peu mêlé à la diplomatie ou au commerce des lettres depuis 1939, d’influence indéfinissable bien qu’elle excède évidemment celle qu’il aura exercée malgré lui sur Camus, Sartre et le courant de l’existentialisme tragique des années 40-50, dédaigneux des modes et des recherches stylistiques ou formelles, et jouant volontiers le rôle de l’homme du fait égaré en littérature, de l’homme « sérieux » en proie à la vaine malice des faiseurs de phrases, il est pour beaucoup, comme pour Mauriac « le plus grand écrivain français vivant et à coup sûr le plus singulier ». mais lui-même s’est toujours interrogé sur sa grandeur d’écrivain.

J. Lacouture, Malraux, une vie dans le siècle (1901-1976).

 

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