12 oct. 2014

Ateliers de micro-écritures avec Twitter en 2de

par Céline Dunoyer, professeur au lycée Schuman, Charenton-le-Pont
 


Objectifs :

  • Faire écrire les élèves, le plus souvent possible
  • Valoriser la créativité des élèves
  • Profiter du caractère bref des tweets pour mettre en place des activités de micro-écriture dans le temps, en insistant sur le travail de la phrase et du sens
  • Proposer aux élèves un support et un outil familiers pour mener un travail scolaire
  • Différencier le travail des élèves en alternant les modalités de travail (seul, en groupe) et en proposant des activités qui peuvent ne prendre que quelques minutes ou nécessiter un travail un peu plus long.


Contexte et durée


Les activités, ponctuelles, s’étalent sur toute l’année, en fonction des séquences et des textes abordés en classe.


Supports :


Tous les textes et documents abordés en classe et lors des activités périscolaires.


Démarches et activités :

  • recherche d’idées seul ou en groupe
  • écriture sur papier et sur traitement de texte
  • test des tweets sur les comptes des élèves pour en vérifier la longueur
  • discussion et négociation des tweets proposés en classe entière au TNI avant éventuelle correction et publication sur le compte Twitter de la classe


Outils TICE :

  • Compte Twitter des élèves (pour ceux qui en ont un) pour tester la longueur de leurs tweets et, une fois dans l’année, pour écrire directement en réponse au fil de la classe
  • TNI pour projeter les textes proposés, les commenter, les retravailler et aussi pour voir le fil Twitter de la classe
  • Traitement de texte pour rédiger le brouillon des tweets
  • Compte Twitter de la classe


Apport spécifique des TICE :

 
  • utilisation d’un brouillon manipulable et collectif à un groupe
  • possibilité de projeter les propositions de tous les élèves et de faire une négociation commune
  • valorisation et appropriation du travail d’écriture par la diffusion sur un support connu des élèves
  • différenciation facilitée par la brièveté des productions

Déroulement de l’activité


En début d’année, j’ai décidé d’utiliser Twitter de temps en temps pour faire écrire aux élèves, ponctuellement, des textes très brefs. Cela correspondait à plusieurs objectifs : utiliser en classe un outil connu des élèves dans leur sphère personnelle, faire des travaux d’écriture qui soient rapides pour alléger les travaux d’écriture longue, pouvoir lire et discuter en classe entière de toutes les productions de la classe, inciter les élèves à travailler la qualité de la phrase.

Twitter comme Fénéon


Le tout début d’année a été consacré à un travail sur le fait divers, la langue orale et la langue écrite. Il s’agissait de faire prendre conscience aux élèves des différences entre les diverses façons de s’exprimer et de les faire replonger au sortir des vacances dans les travaux écrits scolaires. Il s’agissait aussi d’amorcer un travail sur le fait divers puisque nous allions travailler sur Thérèse Raquin.


Après avoir raconté en petits groupes un fait divers et s’être enregistrés le racontant, après avoir retranscrit leur récit exactement tel qu’ils l’avaient raconté, les élèves ont dû réécrire cette histoire dans une « langue écrite ». Je leur ai ensuite donné un corpus de quelques Nouvelles en trois lignes de Fénéon.


 


Le feu, 126, boulevard Voltaire. Un caporal fut blessé. Deux lieutenants reçurent sur la tête, l’un une poutre, l’autre un pompier.


Le professeur de natation Renard, dont les élèves tritonnaient en Marne, à Charenton, s’est mis à l’eau lui-même : il s’est noyé. 


Le Dunkerquois Scheid a tiré trois fois sur sa femme. Comme il la manquait toujours, il visa sa belle-mère : le coup porta.


 


Nous avons remarqué ensemble la nature extrêmement brève et concise de ces nouvelles et nous avons travaillé sur la stylistique du fait divers selon Fénéon. J’ai alors demandé aux élèves d’écrire, en travail à la maison, chacun un tweet de fait divers, à la manière de Fénéon, éventuellement en s’inspirant du fait divers qu’ils m’avaient raconté ou bien d’un autre fait divers.


L’ensemble des tweets proposés a été consigné dans un fichier texte. Nous avons consacré une heure de cours à lire, commenter la qualité stylistique et amender chaque tweet et à décider ensemble si nous publiions ou non ce tweet sur le compte de la classe. Les tweets ont été publiés en direct pendant ce cours après validation de la classe.

 

 

Thérèse Raquin façon Canal+ Séries


Thérèse Raquin, s’il n’est pas un roman publié en feuilleton, correspond cependant bien aux lois du genre très en vogue à l’époque : des chapitres assez brefs, formant unité de façon forte, laissant généralement le lecteur en attente de la suite, ménageant un certain suspense. J’ai profité de la concomitance du début de notre étude avec l’arrivée sur les écrans familiaux d’une nouvelle chaîne de Canal+ consacrée aux séries et surtout de la publicité qui en avait été faite partout quelques semaines avant notre étude dont voici quelques visuels.

 
 


Nous avons étudié ensemble la construction de ce message publicitaire, la relation forte avec l’identité de la nouvelle chaîne, le rapport au suspense et nous avons réparti les 32 chapitres de Thérèse Raquin entre les élèves de la classe. Chacun était alors chargé d’écrire un tweet consacré au chapitre dont il avait la charge, à la façon de ce message publicitaire, dégageant l’essentiel du chapitre bien sûr, mais ménageant un certain suspense.


De la même façon que pour la première activité, les tweets ont été discutés en classe, parfois réécrits par la classe, puis publiés par mes soins dans l’ordre des chapitres sur le compte de la classe.

 

A votre avis ?


Notre 3e atelier a eu lieu à la fin du projet cinéma auquel nous participions et qui nous a amenés à voir trois films en salle et à travailler à la réalisation d’un projet de série nommé « Carnets d’Utopies ». J’ai demandé aux élèves de se mettre en petits groupes et de formuler leur avis sur le(s) film(s) de leur choix sous forme de tweets, en utilisant une figure de style. Nous avons donc commencé par revoir ensemble les différentes figures de style que nous avions croisées dans l’année, nous avons réactivé leurs caractéristiques et parfois donné des exemples.


Les élèves ont ensuite eu un temps très court (environ 30 mn) pour réfléchir et me proposer leurs tweets. Comme d’habitude, nous avons gardé les tweets qui méritaient selon la classe d’être publiés. Les résultats de ce travail « ultra-court » ont été très variés, parfois inintéressants, parfois peu aboutis, mais parfois aussi plutôt réussis. En tout cas, les élèves ont eu à cœur de parler des différents films qui leur avaient plu, d’en donner une image à la fois synthétique et énigmatique. Ils ont aimé travailler à partir des figures de style, même si cela a été assez difficile en un temps aussi court : l’intérêt de ces figures leur est apparu plus clair.

 

Vous reprendrez bien un petit vers ?


Cette activité m’a été inspirée par une proposition du manuel Passeurs de textes 2de (Le Robert- WebLettres) intitulée "Un hémistiche avec Twitter". Voir la liste des activités Tice du manuel.

En toute fin d’année, nous avons travaillé sur la poésie moderne, la poésie romantique ayant été abordée plus tôt dans l’année. Ce moment a été l’occasion d’une activité d’écriture au cours de laquelle j’ai demandé aux élèves d’utiliser leur propre compte Twitter pour rendre l’activité plus vivante, avec les risques que comporte une activité faite en direct avec les profils des élèves.


Au démarrage de l’activité, je voulais que les élèves utilisent leur propre smartphone : les élèves ont donc formé de petits groupes autour d’un élève ayant un smartphone avec l’application Twitter. Malheureusement, il s’est avéré très vite qu’au sein du lycée la connexion des smartphones des élèves n’était pas très bonne et nous avons donc migré vers la salle informatique pour pouvoir avoir un accès internet pour chaque groupe.


Une fois les élèves connectés à leur compte, j’ai demandé à ceux qui n’étaient pas abonnés au compte de la classe de bien vouloir s’y abonner afin de pouvoir entrer en interaction avec les tweets du compte de classe. Puis, j’ai tweeté sur le compte de la classe des vers, très célèbres, pour lesquels je demandais aux groupes de me proposer en réponse au tweet, un vers qui pourrait être le suivant, en respectant le nombre de syllabes mais pas forcément en rimant. Les élèves ont ainsi été contraints de revoir les règles de base de la métrique afin de réaliser le bon décompte dans leur propre tweet, ce qui n’a pas toujours été simple, les 9 syllabes de Verlaine ayant ainsi causé bien du souci aux élèves.


Au début, j’ai proposé un premier vers et tous les groupes ont réfléchi dessus. Les élèves qui voulaient proposer quelque chose m’ont appelée pour vérifier la prosodie (le décompte du -e caduc reste difficile) ainsi que l’orthographe alors que je ne le leur avais pas suggéré, mais la publication rend généralement les élèves plus attentifs à la correction de leurs propos. Puis, pour ne pas faire patienter le premier groupe ayant trouvé une suite possible, j’ai décidé de publier sans attendre le vers suivant et ainsi de suite. Les groupes ont ainsi pu travailler parfois en choisissant parmi les vers publiés ceux sur lesquels ils voulaient travailler parmi ceux qu’ils n’avaient pas encore traités.


 
 

Tu m’as trouvé comme un caillou...


Enfin, nous avons achevé l’année avec un travail d’écriture autour des images surréalistes. J’ai proposé aux élèves le début du poème « Tu m’as trouvé comme un caillou... » d’Aragon dans Le Roman inachevé.


Tu m’as trouvé comme un caillou que l’on ramasse sur la plage
Comme un bizarre objet perdu dont nul ne peut dire l’usage
Comme l’algue sur un sextant qu’échoue à terre la marée
Comme à la fenêtre un brouillard qui ne demande qu’à entrer


Nous avons étudié rapidement la forme et le sens de ces vers, l’univers dans lequel ils nous invitent à entrer, les images naissant des comparaisons.


Puis, je leur ai demandé de se mettre en groupes et d’écrire une suite, avec exclusivement des vers composés de comparaisons commençant par « Comme », sans règle absolue de longueur, sans règle absolue de rimes mais en travaillant le sens, l’impression, l’image.


Cette activité a donné parfois de très beaux résultats, montrant que la plupart des élèves aiment écrire. Les élèves se sont appliqués à écrire et surtout à réécrire pour améliorer leurs vers en suivant mes conseils. J’ai parfois eu du mal à faire sortir certains élèves d’un grand prosaïsme, mais tous y sont parvenus à un moment ou un autre.

 


L’ensemble des tweets des élèves compose une belle suite aux quatre vers initiaux d’Aragon :


Comme sous l’océan Atlantique un trésor de pirate enfoui
Comme une perle de nacre dissimulée dans un coquillage
Comme dans un jardin fleuri, une rose épanouie
Comme un bijou transmis à travers les âges
Comme une larme de solitude qui coule sur ta joue
Comme un ange lumineux descendu des Cieux
Comme un rayon de soleil frappant sur la feuille de houx
Comme une goutte de pluie tombée des yeux de Dieu
Comme la flèche de Cupidon qui transperça mon cœur
Comme les secondes, les minutes qui passent dans les heures
Comme une étoile parmi tant d’autres mais pourtant unique
Comme un bourgeon sur un rosier en fleurs
Comme une mèche de cheveux emmêlée dans toute une chevelure
Comme une plume multicolore virevoltant dans un ciel gris
Comme un épouvantail qui erre à travers les champs
Comme un coquillage échoué sur une plage de galets
Comme une feuille d’érable rouge sur un tapis de feuilles de chêne
Comme une sirène nageant avec les baleines
Comme une luciole pendant une chaude nuit d’été
Comme la lune cherchant son rayon de soleil
Comme un flocon de neige tombant doucement sur une plaine givrée
Comme un grain de sable coincé dans un œil
Comme une fourmi perdue sur un fauteuil
Comme un nuage blanc dans le ciel
Comme une soirée de lune de miel
Comme un feu qui s’éteint lentement
Comme un sentiment qui se perd dans le temps
Comme une voyelle détachée d’une consonne
Comme une inondation ne noyant personne
Comme un réfrigérateur rempli de pain
Comme une énumération de chiffres sans fin
Comme un grain de sable perdu dans l’immensité du désert
Comme un oiseau ne pouvant plus voler
Comme une guitare n’ayant plus de cordes
Comme un déchet qui ne demande qu’à exister
Comme une petite fourmi bloquée sous un caillou qui cherche à s’échapper
Comme une feuille morte à l’automne qui cherche à se démarquer
Comme un orage qui cherche la tempête et les nuages
Comme un bout de bois qui part au large et qui fait naufrage
Comme une fille amoureuse qui manque de courage
Comme un cerf volant qui lutte contre le vent
Comme un pou qui cherche à devenir élégant
Comme une épave qui s’est transformée en terrain de jeu sous-marin
Comme chasser un homme d’un revers de main
Comme une cicatrice oubliée que l’on touche sans y penser
Comme un oiseau blessé que tu ne penses qu’à soigner
Comme l’inéluctable poursuite entre les aiguilles d’une montre
Comme la vieillesse rattrapant la jeunesse
Comme un arbre tentant désespérément d’atteindre le ciel
Comme le silence entourant le songe d’un voile secret
Comme la solitude, m’amenant ainsi à la dépendance
Comme l’amitié, qui forge des souvenirs
Comme un bourgeon sur un arbre déraciné


Vous pourrez trouver le poème d’Aragon sur divers blogs, celui-ci par exemple :


http://tistou.eu/pedagogie/2014/03/tu-mas-trouve-comme-un-caillou-aragon-1956/
 

Bilan


Ces diverses activités ont beaucoup plu aux élèves, tant pour leur usage d’un outil qu’ils connaissent bien en majorité que pour leur contenu. Fondamentalement, les élèves aiment écrire. Tant librement que sous contrainte, comme s’ils étaient tous oulipiens (on connaît les vertus de la contrainte pour libérer l’imaginaire). De ce point de vue, Twitter, qui contraint en terme de nombre de caractères, de brièveté, de condensation, est un bon outil. Les activités que j’ai proposées ont toujours été à la fois libres et très contraintes. Il y avait en général une contrainte d’écriture forte à laquelle s’ajoutait la contrainte de la brièveté inhérente à Twitter, le reste étant libre.


La brièveté est aussi un élément important. Brièveté du tweet bien sûr, mais de l’activité aussi. Dans un cycle qui s’oriente vers le commentaire littéraire, la dissertation et l’écriture d’invention, exercices de bac donc de 2h30 au moins, l’activité d’écriture très brève (moins de 45 mn) a un effet « bol d’air », « espace de liberté ». Les élèves comprennent très bien que ces exercices très courts ne sont pas pour autant dépourvus d’exigence. Et au fur et à mesure de l’année, ils comprennent de mieux en mieux l’exigence de l’aphorisme et de l’écriture brève. Ils apprennent à réfléchir davantage à leurs écrits, à retravailler à plusieurs reprises une phrase, jusqu’à obtenir un résultat intéressant.


Ces activités d’écriture sont également une ouverture vers la différenciation du travail des élèves. En effet, certains des écrits ont été menés en groupe, ce qui permet aux élèves de s’appuyer les uns les autres, de mettre en commun leurs qualités, leurs points forts. Par ailleurs, la brièveté des tweets donne l’occasion aux élèves ou aux groupes qui produisent vite et bien de proposer plusieurs productions pendant que ceux qui ont besoin de davantage de temps ou de réflexion n’en proposeront qu’une seule.


Ces activités m’ont enfin permis de mettre en valeur les capacités créatives des élèves sans se concentrer uniquement sur l’analyse littéraire avec laquelle certains ne sont pas toujours à l’aise. En effet, le cours de français doit également être là pour proposer à tous de s’exprimer d’une manière ou d’une autre. Lors des ateliers Twitter, j’ai pu mettre librement ensemble des élèves qui n’hésitent pas à prendre la parole en cours et des élèves plus discrets et plus faibles mais parfois très créatifs, ce qui donne souvent de bons résultats, les uns apportant leur maîtrise, leur compréhension, les autres apportant une sensibilité différente, un imaginaire plus débridé car moins contrôlé, ce qui, pour les surréalistes à l’origine de notre dernier atelier, mérite d’être mis en valeur. J’ai ainsi avec plaisir félicité un élève très peu scolaire qui avait fourni à la meilleure élève de la classe l’idée de base d’un des vers les plus réussi pour l’activité finale. Il avait fourni l’idée, l’image, elle l’avait mise en musique avec les bons mots. Ils ont été très fiers tous deux de mes félicitations quand je suis passée derrière eux lire par-dessus leur épaule.