11 oct. 2014

La culture générale en classe de BTS

par Bernard MARTIAL, lycée Langevin-Wallon, Champigny-sur-Marne (94)


 


Qu’un professeur de lettres modernes enseigne la culture générale à des étudiants de section de techniciens supérieurs ne va pas de soi. N’est-il pas, d’une part, trop prisonnier de sa spécialisation littéraire et les étudiants de STS, d’autre part, tout autant réfractaires à la notion de « culture » qu’au concept de « généralité » qu’ils ont voulu fuir en choisissant la voie de la spécialisation professionnelle ? L’intitulé du cours parfois encore oublié au profit du terme générique de « français » prouve bien cette difficulté et permet de mesurer la hauteur du défi. Il apparaît donc nécessaire de réfléchir au sens de cette notion de « culture générale » avant de savoir comment l’enseigner en BTS.


La culture générale que l’on enseigne n’est pas :

  • un vernis de connaissances variées permettant de briller en société ou dans les conversations privées ou professionnelles,
  • une compilation de connaissances encyclopédiques et figées exclusivement issues d’une culture élitiste, abstraite, théorique, intellectuelle et sélective,
  • une forme d’hyperspécialisation érudite déconnectée ou méprisante du quotidien, des contingences matérielles ou des activités plus expérimentales,
  • un critère de différenciation voire de ségrégation intellectuelles et sociales.


La culture générale c’est :

  • l’ensemble des acquisitions (linguistiques, historiques, littéraires, culturelles, scientifiques, techniques…) qui permettent de prendre conscience de toutes les dimensions du monde,
  • la possibilité d’échapper aux dangers de la spécialisation et à l’égocentrisme des inclinations pour s’ouvrir à l’humanité (et aux humanités) dans sa diversité et sa relativité,
  • la capacité de relier les savoirs fragmentés pour leur redonner un sens et une dynamique,
  • une durée plus qu’un temps, le lien qui unit les éléments plus que la somme de ces éléments,
  • une attitude de vigilance, de curiosité et de bienveillance pour accueillir ce qui est nouveau dans le champ des productions et du réel pour en dégager l’intérêt et la place relative dans le domaine de la connaissance,
  • la capacité de s’approprier le monde en échappant au poids des subjectivités passionnelles de l’instant et des discours interprétatifs imposés,
  • le moyen donné, paradoxalement, de justifier explicitement ses choix et ses goûts en les incluant dans l’ensemble plus vaste du puzzle culturel.


 


Dans un entretien récent avec le psychiatre Boris Cyrulnik, Edgar Morin définit ainsi la culture en plusieurs endroits de leur Dialogue sur la nature humaine :
« Qu’est-ce que la culture ? C’est le fait de ne pas être désarmé quand on vous place dans différents problèmes. […] En fait, le vrai problème est de pouvoir faire la navette entre des savoirs compartimentés et une volonté de les intégrer, de les contextualiser et de les globaliser » (6-7)
« Relier, relier, c’est sans doute le grand problème qui va se poser dans l’éducation » (12)
« Je pense que faire œuvre de culture, c’est donner au citoyen la capacité de briser, de transgresser les frontières et les compartiments de plus en plus clos entre les différents domaines du savoir » (65).


La culture générale est donc tout autant un ensemble de savoirs qu’une disposition mentale et intellectuelle d’appropriation du monde pour en percevoir la cohérence, la dynamique, le mouvement et la complexité. Les thèmes qui nous sont donnés (voir [http://www.education.gouv.fr/pid25535/bulletin_officiel.html?cid_bo=59059/->http://www.education.gouv.fr/pid25535/bulletin_officiel.html?cid_bo=59059/]) nous permettent cette double démarche d’observation et de réflexion sur le monde que ce soit, par exemple, au travers du prisme du sport ou des différents modes d’échanges entre les hommes. L’exercice de synthèse, au-delà de sa dimension strictement certificative, incite à prolonger à l’écrit mais aussi à l’oral cette aptitude, cette attitude et cette habitude de confrontation de différentes données pour en tirer une conclusion et une construction personnelles qui s’avèreront bénéfiques dans la vie personnelle et professionnelle de l’étudiant. L’écriture personnelle, quant à elle, permet de prolonger ce travail de compréhension et de réflexion par la très utile et difficile mise en forme d’une pensée personnelle se dégageant du simple constat de la pluralité du réel.


Bien évidemment, la culture générale ne passe pas uniquement, en cours de CGE, par la pratique plus ou moins canonique des épreuves académiques. Elle implique une démarche permanente de va-et-vient entre le monde du dedans qu’est le cours et le monde du dehors que l’on tente d’appréhender par des pratiques écrites et orales diverses. Le professeur est le principal intercesseur, l’accompagnateur qui ouvre en permanence ces portes mais les étudiants eux-mêmes, qui ne sont pas étrangers à cette culture (même si les mots et la méthode leur manquent parfois pour la mobiliser), peuvent et doivent faire ces aller et retours entre ces deux univers et participer au dialogue collectif.


Ce cours de culture générale offre une opportunité extraordinaire d’élaborer un enseignement en prise directe avec le monde et le temps de comprendre le présent en le mettant en perspective. Profitons-en même si cette réceptivité permanente exige de notre part une écoute attentive, une réactivité importante et un travail d’appropriation constant et d’ajustement conséquent.