6 jui. 2015

Poèmes de la chute

 Par Françoise Cahen, professeure au lycée Maximilien Perret d’Alfortville


 
  • Niveau(x) : première Logo Traam
  • Durée : 16 heures environ
  • Objectifs :
- répondre à la problématique : « Que ressent l’homme qui tombe ? »
- montrer la musicalité expressive de la poésie, à la fois par l’écoute des adaptations musicales et par l’oralisation des poèmes
- comparer différentes réécritures poétiques et tableaux consacrés au mythe d’Icare
-montrer les ruptures et les continuités entre la représentation poétique de la figure de l’artiste à l’époque de Baudelaire et à l’époque de Houellebecq
- créer des poèmes sur le thème de la chute
 
  • Supports :
- deux poèmes de Charles Baudelaire : « L’Albatros », et « Les plaintes d’un Icare »
- deux poèmes de Michel Houellebecq : « Hypermarché novembre » et « L’enfant et le cerf-volant »
- des chansons :
« Hypermarché novembre » adapté par Bertrand Louis : https://www.youtube.com/watch?v=J6l9B68rX7k-
« L’Enfant et le cerf-volant » adapté par Jean-Louis Aubert : https://www.youtube.com/watch?v=DPJM8nkmX_Q
« Tombé du ciel », par Jacques Higelin (document complémentaire) : https://www.youtube.com/watch?v=aZuNahZ3FNE
- deux tableaux :
- « La chute d’Icare » copie de Pieter Brueghel L’Ancien (1558), à l’aide d’un « eye-tracking » sur internet : https://vimeo.com/41984684
- Henri Matisse, "La Chute d’Icare", 1943
-Un extrait des Métamorphoses d’Ovide, en document complémentaire (sur la chute d’Icare)
 
 
  • Outils TICE :
Un blog de classe, une page padlet, une connexion internet, des haut-parleurs, un vidéoprojecteur, les téléphones portables des élèves ou des enregistreurs numériques, le réseau social sonore Bobler
 
  • Démarches et activités :
- Lectures analytiques des poèmes du groupement, les deux poèmes de Houellebecq étant accompagnés de l’écoute de leurs adaptations musicales, qui sont très révélatrices de l’atmosphère des poèmes.
- Préparation d’exposés sur Baudelaire sous forme de diaporamas dont la plupart sont déposés sur le blog de classe.
- Accompagnement de la lecture cursive des Fleurs du Mal par un devoir d’invention à la maison, rendu sous forme numérique
- Evaluation classique sous forme de question sur corpus de type bac : « Quels sont les points communs entre « L’Albatros » de Baudelaire et « Hypermarché novembre » de Houellebecq ?
- Enregistrement des poèmes sur une page padlet
- Etude de deux tableaux en rapport avec le groupement et écoute d’une chanson complémentaire.
- Ecriture de courts poèmes oralisés sur le thème de la chute sur le réseau social sonore Bobler.
- Elaboration d’un tableau récapitulatif du groupement
 
 
 
Apport spécifique des TICE :
-L’enregistrement des poèmes en vue de leur diffusion sur le blog donne lieu à des lectures particulièrement attentives et l’expressivité des élèves est déjà une forme d’interprétation du texte.
 -L’écoute de chansons en ligne et l’étude de leur rythme permet de souligner la musicalité des poèmes.
- La projection d’un eye-tracking (une animation qui retrace la trajet du regard d’un spectateur) en dit long sur la composition du tableau de Bruegel et l’effet produit.
-Le blog qui permet de garder la trace des exposés et des meilleurs travaux d’élèves facilite les révisions.
-Le devoir d’invention rendu par mail sous forme numérique permet aux élèves d’insérer des œuvres d’art en couleur pour illustrer les poèmes choisis, puis de mettre en ligne leurs travaux s’ils le souhaitent.
-Le tableau interactif (un vidéoprojecteur doté d’un logiciel de prise de notes) permet de garder la trace des cours faits en commun, il est envoyé aux élèves n’ayant pas pu assister à certains cours. (Nous faisons le choix de ne pas les mettre en ligne, pour préserver l’attention des élèves en cours.)
-La diffusion des poèmes sur le réseau social Bobler constitue une situation de communication tournée vers l’extérieur qui permet de dépasser l’exercice purement scolaire et crée un enjeu pour les élèves.
 

Présentation de la séquence

Comment le numérique peut-il vivifier une séquence sur la poésie  ?

Nous essaierons ici de montrer comment, sous des formes diverses, le numérique, dans une seule séquence est un moyen de varier les activités et de rendre les élèves plus actifs. Il ne s’agit donc pas de détailler chaque cours de la séquence, ce qui constituerait un exposé trop long, mais de décrire uniquement l’insertion du numérique au quotidien dans cette séquence de travail, pour approfondir ce qu’il peut nous apporter. 

Schéma global de la séquence intitulée « Poèmes de la chute »

- Entrée en matière sur le mythe d’Icare, analyses de tableaux : 1 heure
- Lecture analytique de « L’Albatros » (Baudelaire) : 2 heures
- Exposés sur Baudelaire : 2 heures de fabrication/ 2 heures de passage
- Lecture analytique d’ « Hypermarché novembre » (Houellebecq) + écoute musicale : 2 heures




- Lecture analytique de « L’enfant et le cerf-volant » (Houellebecq) + écoute musicale : 2 heures




- Enregistrement de poèmes : 1 heure
- Lecture analytique de « La chute d’un Icare » (Baudelaire) : 2 heures
- Séance de synthèse sur le groupement : 1 heure
- Création de poèmes express : 1 heure

Entrée en matière : analyse de tableaux (1h)

La première séance, grâce à l’étude de deux tableaux d’époques très différentes, permet aussi aux élèves de mettre au point leurs connaissances sur le mythe d’Icare, nécessaires pour bien comprendre ensuite le fil conducteur de notre séquence.
Il est évident que la vidéo-projection permet un travail sur les tableaux en couleur et en grand format très appréciable. Mais pour le tableau de Bruegel, nous disposions d’un outil assez original en ligne, appelé « eye-tracking » : cette courte vidéo capte les points fixés successivement par le regard d’un spectateur du tableau.
Eye-Tracking du tableau de La Chute d’Icare réalisé pendant 60 secondes par Teresa Colombi pour illustrer un article sur cette peinture publié à l’adresse suivante :
http://www.regard-sur-limage.com/spip.php?article686



La Chute d’Icare, Bruegel from BERNARD Hervé (rvb)



C’est possible grâce à l’oculométrie, une méthode qui permet de calculer avec une caméra l’angle du regard et donc les points de l’écran qui sont fixés par l’utilisateur d’un ordinateur. On constate donc que le regard du spectateur de ce tableau est capté par les activités humaines du premier plan, puis par les éléments du paysage au second plan, qu’il est absorbé par de nombreux détails avant de voir enfin la chute d’Icare, qui est pourtant le sujet du tableau, mais qui n’est donc pas mis en valeur par le peintre. Il s’agit donc ensuite pour les élèves de résoudre ce paradoxe : qu’a voulu démontrer l’artiste en déplaçant le centre d’intérêt du tableau sur le laboureur, le gardien de troupeau ou le pêcheur ?

 Un exercice d’écoute d’adaptations musicales

L’exploitation d’adaptations musicales des poèmes de Michel Houellebecq a été enrichissante : disposant d’une connexion internet et de haut-parleurs, nous avons diffusé ces deux poèmes, pour leur première écoute, sous leur forme musicale. Cela permet une entrée en matière assez spectaculaire dans le texte. (Nous avons profité de l’actualité musicale, puisque l’album de Jean-Louis Aubert était sorti assez récemment.) Si l’adaptation du poème « Hypermarché Novembre » par Bertrand Louis a surtout mis en valeur son aspect pesant et sombre, celle de « L’enfant et le cerf-volant » par Jean-Louis Aubert a permis de dégager la structure du texte, car le musicien change complètement de rythme au milieu du poème, dans un effet de crescendo appuyé, très expressif et frappant pour les élèves. Après la pesanteur étouffante de la première partie, un élan, celui de l’espoir, se met en place dans la deuxième moitié du texte : la musique devient forte et le rythme rapide, le musicien, pris dans cet élan, se permet de répéter les vers porteurs d’espoir. J’ai d’abord fait écouter les poèmes sans les textes en début de chaque séance puis j’ai distribué le texte pour une deuxième écoute, avec la possibilité d’annoter au crayon la poésie au fil de la chanson.
Ces deux poèmes de Michel Houellebecq ont remporté un grand succès auprès des élèves, d’autant que l’analogie avec « L’Albatros », que nous avions étudié auparavant leur est apparue évidente.
L’écoute complémentaire de la chanson de Jacques Higelin « Tombé du ciel » en fin de séquence a été associée spontanément par les élèves au tableau de Matisse, qui pour eux, n’illustrait pas le thème de la chute de façon tragique : ils ont vu dans les deux œuvres une représentation paradoxalement exaltante et joyeuse de la chute. Pour eux, le personnage de Matisse est au milieu des étoiles, il a une dimension cosmique qui le valorise, et les lycéens l’ont comparé à la chanson joyeuse de Jacques Higelin, ce à quoi je n’avais pas songé a priori.
 

Un exercice de lecture des poèmes

Sur une page Padlet, les élèves ont mis en ligne leur enregistrement de l’un des poèmes du groupement (au choix) après une mise au point sur la diction des poèmes pendant le cours, l’une des contraintes étant de se distribuer la parole dans les groupes. Après une courte préparation de ce travail en cours, ils sont fini les enregistrements chez eux. Certains ont proposé parfois un fond sonore – un élève a même joué lui-même de la guitare- d’autres un montage original, certains ont associé une image à leur lecture. Le support « Padlet » est particulièrement adapté au stockage des œuvres sonores, car il lit tous les formats, les élèves peuvent poster de chez eux leur travail, dès l’instant où ils ont le lien. Cet exercice assez simple a permis aux élèves de se retrouver pour un travail sur les textes, qui leur a demandé finalement plus de concentration qu’ils ne le pensaient d’abord. J’ai évalué leurs prestations, attribuant des points en tenant compte de quatre critères : l’absence de fautes de lecture (le respect de la versification), l’expressivité (et sa pertinence), l’inventivité (dans le rythme des paroles, les voix, les fonds sonores…) et la répartition du travail dans le groupe.
http://fr.padlet.com/francoise_cahen/jsag17yp2hz2



Nous avons ensuite pu écouter en classe quelques-unes des lectures les plus réussies. Les élèves qui ont des problèmes de lecture sont pris en charge individuellement par notre documentaliste qui les fait travailler seuls sur les textes de leurs choix.
 

Exposés et travaux d’invention sur les Fleurs du Mal sous forme numérique

Les exposés sont faits à l’oral et les diaporamas servent de support à cet exercice. Ils sont ensuite mis en ligne si les élèves le souhaitent. On remarque que de plus en plus d’élèves choisissent spontanément d’utiliser Prezi plutôt que Powerpoint.
http://fr.padlet.com/francoise_cahen/xoihlhrzdzji/wish/48124024
Les sujets d’exposés concernaient des thèmes autour de Baudelaire, parce que les élèves, à l’oral du bac, sont très sollicités par les examinateurs sur les détails de sa vie. Nous avons donc envisagé selon les groupes : Baudelaire et le voyage, Baudelaire et les femmes, la jeunesse de Baudelaire, Baudelaire et l’argent, Le procès des Fleurs du Mal, les « autres œuvres » de Baudelaire, Baudelaire et le dandysme, Baudelaire et les autres auteurs de son époque…

Le sujet d’invention à faire pendant les vacances de Noël portait sur Les Fleurs du Mal et permettait, par la constitution d’une petite anthologie, des lectures personnelles du recueil. Voici l’énoncé exact de l’exercice :
A partir des Fleurs du mal de Baudelaire, imaginez un groupement de 5 poèmes sur le thème qui vous plaira, pour un manuel scolaire. Vous chercherez pour chacun d’entre eux une illustration (cela peut être une réalisation personnelle ou une image trouvée sur internet dont vous noterez l’auteur et la provenance) et vous inventerez trois questions par texte, qui vous sembleront pertinentes pour permettre à des élèves de découvrir l’essentiel de chaque poème. Enfin, vous rédigerez un texte à l’attention de l’éditeur (imaginaire) du manuel pour lui expliquer pourquoi vous avez choisi ce thème et ces poèmes.

Voici un exemple de travail rendu par un élève (que nous avons laissé avec ses imperfections) : http://www.weblettres.net/blogs/article.php?w=blogabac&e_id=82671%09
Celui-ci a par exemple créé avec « Madmagz » un fac-similé de manuel scolaire (en lien dans l’article du blog). D’autres ont créé des illustrations originales, notamment un élève qui a fait lui-même de très jolies photos.



Le partage des travaux sur le blog pour les élèves qui le souhaitent facilite pour tous les révisions en vue du bac français, puisque les exposés y restent stockés jusqu’à la fin de l’année.


Pour évaluer les travaux, je mets à chaque fois en place un barème adapté aux consignes, qui met en valeur les compétences développées par l’élève pour accomplir la tâche demandée, à la fois à l’écrit et à l’oral quand il s’agit d’exposés…

La création de poèmes avec le réseau social sonore « Bobler »

« Bobler » est un réseau social sonore, qui permet d’enregistrer des messages très brefs, sous la forme de « bulles » de 36 secondes. Nous avons donc imposé cette contrainte aux élèves : écrire un court poème, par groupes de deux ou trois élèves, dont la lecture durera 36 secondes, que l’on puisse enregistrer ensuite sur Bobler, dont le thème sera celui de la chute. Celle-ci pourra être envisagée de façon tragique, ou bien de façon joyeuse, selon leur choix. Pour réviser en même temps les figures de style, je fais tirer au sort aux élèves une figure de style imposée dans leur petit poème : ils devront l’utiliser au minimum deux fois dans leur texte. Ensuite, les élèves de la classe pourront, en écoutant les poèmes de leurs camarades, reconnaître les figures de style imposées. L’écoute des poèmes se transformera en quiz sonore.
Je fais écrire les textes en classe, les relis, puis les élèves s’entraînent en se chronométrant et viennent enregistrer leur texte sur mon propre téléphone portable : j’ai fait le choix de n’avoir qu’un compte Bobler pour la classe et je ne désire pas en donner le code aux élèves, pour éviter toutes les plaisanteries. L’avantage de Bobler est qu’il n’est pas encore trop connu des élèves et donc qu’ils peuvent l’investir comme outil de travail a priori, ce qui devient moins facile avec Twitter par exemple – qu’ils associent de plus en plus au divertissement. Comme nous avions travaillé sur l’oralité des poèmes, leur musicalité, il m’a semblé logique que les créations finales aient aussi une forme sonore.

 Conclusion

Cette séquence de travail regroupait l’analyse d’œuvres traditionnelles et celle d’œuvres contemporaines : le lien tissé entre la légende antique, les œuvres de Baudelaire et celles de Houellebecq a permis d’actualiser le motif d’Icare, de montrer la puissance du mythe, mais les élèves ont pu également percevoir combien les œuvres contemporaines reposent sur de très riches références implicites. Ce travail s’est révélé globalement très agréable pour les élèves comme pour moi, et il est certain que les ressources du numérique ont été propices à la variation des activités. La classe de première S a été par exemple assez sensible à l’aspect technique de l’oculométrie, qui nous a permis de mieux étudier le tableau de Bruegel. J’avais eu l’idée du rapprochement entre « Hypermarché novembre » de Michel Houellebecq et « L’Albatros » de Charles Baudelaire grâce à une universitaire, Agathe Novak-Lechevalier, qui a préfacé brillamment le recueil de poésies de l’auteur contemporain, intitulé Non réconcilié (Poésie Gallimard). Le numérique nous a accompagnés au quotidien, aussi bien dans l’analyse, le travail créatif, que les révisions. Les TICE nous permettent également de mutualiser nos efforts et la classe perçoit concrètement ce que représente la somme de ses travaux, notamment grâce au blog de classe. Que ce soit pour soutenir le travail écrit, l’oral, ou l’étude de l’image, le numérique offre vraiment une multiplicité de ressources qui tendent toutes à rendre les élèves plus actifs. Au-delà des réflexions positives que je peux faire sur l’utilité de ces supports variés, j’ai eu la joie d’entendre un élève en grande difficulté me dire durant cette séquence qu’il se rendait compte qu’il aimait profondément la poésie. Depuis ces cours, il est toujours au premier rang. Il n’est pas forcément devenu meilleur, et nous n’étudions plus la poésie. Mais c’est pour lui dorénavant un vrai plaisir d’être pleinement présent au cours de français et d’y participer. Voilà une de ces petites victoires qui font tout le sens de notre métier.