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La question des personnes en situation de handicap : une séquence intégrant le numérique

26 / 10 / 2015 | F. Cahen
 Par Françoise Cahen, professeur au lycée M.Perret, Alfortville


 
Niveau(x) : première
 
Durée : 15 heures environ
 
Objectifs :
Répondre à la problématique : « quelle est la place des personnes en situation de handicap dans la société ? » dans le cadre de l’objet d’étude sur la question de l’homme dans les textes argumentatifs.
Lier la littérature à la vie par l’intégration d’une œuvre numérique contemporaine à un groupement comportant des œuvres du XVIIIème siècle, et par une enquête des élèves sur le terrain, qui sont allés interviewer des personnes en situation de handicap ou bien leurs proches.
Montrer la portée argumentative du récit d’expérience à travers différents genres : la fable, l’essai, mais aussi des œuvres plus contemporaines, toutes intégrant la parole de personnes handicapées. Grâce aux interviews que les élèves sont allés réaliser auprès de personnes handicapées ou s’occupant de personnes en situation de handicap, ils bâtissent à leur tour un récit d’expériences qui a une telle valeur.
Stimuler l’écriture numérique créative des élèves par l’analyse d’une œuvre numérique en amont.
 
Supports :
-une fable de Florian « L’aveugle et le paralytique », 1792
-un extrait de la « Lettre sur les aveugles à destination de ceux qui voient », Diderot, 1775-77
- une œuvre numérique en ligne : Mathieu Labaye, Orgesticulanismus, 2008
http://upopi.ciclic.fr/voir/les-courts-du-moment/orgesticulanismus
- un court-métrage en ligne (œuvre complémentaire au groupement) de l’Australienne Genviève Clay-Smith : « Le recruteur » : http://cinema.arte.tv/fr/article/le-recruteur-de-genevieve-clay-smith-et-robin-bryan
- lectures complémentaires au choix : La Symphonie pastorale, d’André Gide, ou Je suis à l’Est, de Josef Schovanec
 
 
Outils numériques : une connexion internet, un tableau interactif, padlet, des enregistreurs ou des téléphones portables, des logiciels de diaporamas, le site http://upopi.ciclic.fr, qui propose des outils d’accompagnement pour l’analyse d’.
 
Démarches et activités :
Les élèves déduisent la problématique de notre thème d’étude du court-métrage qui leur est diffusé en amont : « Le recruteur » de Geneviève Clay-Smith
Lectures analytiques de deux textes traditionnels : la fable de Florian et l’extrait de la Lettre sur les aveugles de Diderot.
Lecture analytique d’Orgesticulanismus : les élèves décrivent l’œuvre, nous en établissons un compte-rendu de lecture collectif. Puis nous réalisons une analyse plus problématisée de ce court métrage d’animation, en répondant de façon plus argumentée à plusieurs questions. Est-ce une œuvre littéraire ? Comment concilie-t-elle un témoignage personnel et une réflexion plus universelle ?
Les élèves réalisent ensuite l’interview d’une personne handicapée ou s’occupant de personnes en situation de handicap. Ils doivent réaliser un enregistrement sonore et l’intégrer dans une courte création à déposer sur une page padlet.
Evaluation finale : à partir des différents témoignages mis en ligne, et des œuvres étudiées, les élèves doivent écrire un article de magazine fictif portant sur la place des personnes en situation de handicap dans la société.
 
 
Apport spécifique du numérique  :
-La diffusion de courts-métrages en ligne de qualité – dont une animation expérimentale très originale- suscite l’étonnement des élèves et provoque la réflexion.
-Le fait de collecter des enregistrements sonores a mis les élèves en position de reporter, et cet aspect journalistique de leur travail les a beaucoup stimulés : le passage de l’enregistrement sonore à la réflexion écrite a ensuite été spécialement intéressant, par la sélection des informations qu’il supposait et leur interprétation.
-La page Padlet, agréable à utiliser, facilite la mise en commun des travaux. Le fait qu’elle accepte une multiplicité de supports (écrits, images, sons) permet de varier les outils de création des élèves.

Présentation de la séquence

Genèse de la séquence

La création de cette séquence est venue d’un besoin particulier concernant une classe de première L : je n’ai ces élèves que deux heures par semaine, sur une partie de l’année, à cause d’un échange partiel de classe effectué avec une collègue, pour mettre en œuvre des projets. Je ne suis donc pas le professeur de français principal de la classe, et je constate qu’avec moi, ils ont tendance d’emblée à prendre les choses à la légère et à ne pas être actifs. Il convient de bâtir une séquence qui les rende pleinement acteurs de leurs apprentissages et plus curieux d’esprit.
 
Les hasards des réseaux sociaux m’ont fait connaître le site UPOPI-CICLIC, que je trouve remarquable par la qualité des outils mis en ligne, dans une perspective à la fois pédagogique et innovante pour l’analyse de l’image animée. Un court-métrage d’animation m’interpelle particulièrement : Orgesticulanismus, et je me demande ensuite plus largement, dans l’histoire littéraire quelle place les auteurs ont fait aux personnes en situation de handicap. Après quelques recherches, peu nombreux sont les textes que je trouve sur ce sujet, qui me semble pourtant très intéressant pour aborder la question de l’homme dans les œuvres argumentatives. Je décide de sélectionner deux textes du XVIIIème qui permettent d’aborder deux genres différents : la fable et l’essai. Parallèlement, les réseaux sociaux me permettent également de découvrir un court-métrage intéressant pour aborder ce thème. J’ai aussi pour objectif de travailler davantage sur l’oral : l’idée d’interviewer des personnes en situation de handicap pour intégrer leur parole à une création de la classe vient naturellement.

Les différentes étapes de la séquence

Pour que les élèves participent à l’élaboration de la problématique, nous regardons un court-métrage en ligne (qui sera une œuvre complémentaire au groupement) de l’Australienne Geneviève Clay-Smith : « Le recruteur » : http://cinema.arte.tv/fr/article/le-recruteur-de-genevieve-clay-smith-et-robin-bryan. Sa longueur est adaptée à un travail de classe, son aspect « film américain » correspond à ce que mes élèves ont plutôt l’habitude de voir au cinéma, ce qui me permet d’aller les chercher sur leur terrain. Je demande aux lycéens, à partir de ce film, de déduire le thème de la séquence que nous allons étudier, en construisant une problématique. Cette façon de procéder permet d’introduire la séquence de façon dynamique. Nous parlons aussi de la structure du film, de ses différents effets de surprise.
 



Nous étudions ensuite de façon traditionnelle la fable de Florian et le texte de Diderot (voir pièces jointes en fin d’article). Il se trouve que France Culture a consacré récemment à Florian une émission, qui peut être utilisée en complément, partiellement : http://www.franceculture.fr/emission-les-nuits-de-france-culture-le-fabuliste-florian-dans-l-ombre-de-jean-de-la-fontaine-2015-0. Nous en avons écouté le début.
Pour que les élèves acquièrent des connaissances correctes sur Diderot, je leur demande de réaliser une interview imaginaire de l’auteur, chez eux, sur les événements majeurs de sa vie : ce petit devoir d’invention permet d’éviter que les lycéens copient-collent sans effort de compréhension une biographie toute faite. Le texte de Diderot pourra être mis en relation très facilement avec Orgesticulanismus, puisque l’auteur des Lumières, comme le jeune cinéaste d’animation, intègre à son œuvre la parole de la personne en situation de handicap. Dans les deux œuvres, le récit, articule expérience personnelle et réflexion universelle.
 
En présentant aux élèves Orgesticulanismus (http://upopi.ciclic.fr/voir/les-courts-du-moment/orgesticulanismus) je craignais un peu leurs réactions :

Ils sont en réalité très étonnés et réceptifs à la vue de cette œuvre étrange qui ne ressemble à rien de ce qu’ils connaissent déjà. Le fait que Mathieu Labaye utilise la voix et le témoignage de son propre père, Benoît Labaye, handicapé, émeut les lycéens. Tout un groupe de la classe fait l’option arts plastiques et le travail graphique de Mathieu Labaye les intéresse beaucoup. Nous parlons d’abord très librement de leurs premières réactions. Je propose qu’ensuite nous décomposions l’œuvre précisément, afin de faire une description détaillée de ses différentes étapes, à la fois des images, de la musique et des paroles. (S’ils sont interrogés sur cette œuvre le jour de l’oral du bac, il faut qu’ils puissent en parler avec précision.) Au cours d’une autre séance, j’apporte sous la forme de texte les paroles prononcées par Benoît Labaye intégrées au court-métrage, que j’ai retranscrites. Ce texte support sera celui que je pourrai joindre à leur descriptif de bac (voir pièce jointe en fin d’article), même si bien sûr, j’indiquerai qu’il s’agit d’un court métrage d’animation expérimental, et préciserai son URL. Je suis particulièrement contente de notre premier débat problématisé : est-ce une œuvre qui peut être qualifiée de « littéraire » ? Nous trouvons spontanément un assez grand nombre d’arguments. Les élèves me disent d’emblée que pour eux, elle a une valeur littéraire parce qu’elle a une valeur argumentative, une valeur émotionnelle, et une valeur esthétique. Jamais cette classe n’avait trouvé aussi brillamment trois axes de réflexion aussi nets. Ils voient aussi des limites à sa littérarité : la place du texte par rapport à celle de l’image et de la musique n’est pas dominante –même si elle y est mise en valeur- et il s’agit d’une œuvre d’art contemporain qui peut sembler avant tout visuelle. Nous nous demandons ensuite en quoi cette œuvre possède à la fois une dimension très personnelle, et une dimension universelle. Là encore, les élèves trouvent rapidement des arguments en faveur de ces deux perspectives. Je ne regrette donc pas le choix d’avoir étudié avec les lycéens une œuvre aussi expérimentale.
 
Quand je leur demande de revenir avec des interviews de personnes en situation de handicap ou de leur entourage, je dois avouer que je redoute intérieurement leurs réactions, devant l’aspect assez inhabituel de ma requête. Voici mes consignes de travail :
 
« Par groupes de deux ou trois élèves, enregistrez le témoignage sonore d’une personne en situation de handicap ou bien d’une personne travaillant avec des handicapés, ou bien encore d’une personne ayant un proche handicapé. Vous préparerez en amont les questions que vous voulez poser à cette personne, en lui expliquant notre projet ; sa parole pourra rester anonyme, ou au contraire, si elle le souhaite, on pourra citer son nom. Le but est d’essayer de répondre par une forme d’enquête collective à notre problématique : « quelle place ont les personnes en situation de handicap dans la société ? », mais vous n’êtes pas obligés de poser cette question-là précisément.
Vous pourrez déposer vos enregistrements (courts – pas plus de 5 minutes- ) sur cette page : http://fr.padlet.com/francoisecahen/handicap. (La publication n’apparaîtra que si je la valide).
 
Là encore, je suis très agréablement surprise : les élèves sont au contraire très enthousiastes. Une élève me lance d’un air un peu interrogatif, mais pas hostile : « Là, madame, on sort un peu du cadre, non ? » Je réponds : « Tu n’as pas tout à fait tort, même si notre démarche s’intègre vraiment dans l’objet d’étude au programme… Mais ça fait du bien à tout le monde, je crois, parfois, de sortir un peu du cadre courant, non ? » Elle acquiesce. Je m’aperçois quelques jours plus tard que tous ont pris des rendez-vous étonnants, avec des personnes très diverses et assez incroyables. Certains sont accueillis au centre d’hébergement pour personnes en situation de handicap mental de notre ville, où après un grand entretien avec le directeur, ils rencontrent des éducateurs puis des personnes handicapées. D’autres ont pris rendez-vous avec des associations, d’autres avec une photographe elle-même en situation de handicap, très militante, qui travaille particulièrement sur les photos de personnes handicapées pour montrer leur beauté. D’autres encore ont rendez-vous avec un oncle, une grand-mère, des personnes de leur entourage… Je ne m’attendais pas à un tel déploiement d’énergie de la part d’une classe que j’avais trouvée au départ un peu passive. Ils reviennent non pas avec 5 minutes d’enregistrement, mais des heures entières d’entretiens ! Je dirais même qu’ils en reviennent assez intimement transformés, pour certains d’entre eux.
 
Deux séances en salle informatique, pour mettre en forme la présentation de leurs interviews sont ensuite planifiées.
Mes consignes sont les suivantes :
 « Sélectionnez les phrases les plus importantes de ce témoignage oral, et intégrez ces paroles dans une production numérique que vous déposerez sur cette page PADLET ; cela peut être un diaporama, Powerpoint ou Prezi, un fichier sonore (montage sonore possible avec AUDACITY) Vous pourrez accompagner ce témoignage de photos, de dessins, pourquoi pas de musique. Apportez si possible des casques ou des écouteurs. »



 

L’un des groupes, en retravaillant en salle informatique sur leur reportage, écrit même que la rencontre avec des personnes en situation de handicap devrait être obligatoire dans les programmes scolaires, tellement cela leur a paru enrichissant. Une élève que je n’ai jamais vue active en cours depuis le début de l’année me fait un travail impeccable, un diaporama très esthétique. Un groupe de lycéens revient un peu embarrassé : la photographe en situation de handicap très engagée leur a dit que la problématique que j’avais proposée à la classe, sur la place des personnes en situation de handicap dans la société lui paraissait très mauvaise, car pour elle, poser une telle question, c’était justement montrer qu’il y avait un problème avec la situation de handicap, alors que tout son travail à elle est de montrer qu’il n’y en a pas. J’ai répondu à ces élèves qu’elle avait eu une réaction très intéressante, et qu’en effet, si on allait à la rencontre des personnes en situation de handicap, c’était justement pour qu’ils soulèvent ce type de question, qu’ils nous remettent à notre place, parce qu’on ne formulait pas forcément bien les choses. J’ai donc dit aux élèves qu’il fallait oser rapporter les propos de cette dame remarquable, même s’ils avaient l’impression que cela remettait en cause notre question de départ. Justement, nous allons à la rencontre de personnes réelles pour qu’elles bousculent nos idées reçues et nous apprennent à poser les bonnes questions. Certains groupes n’ont pas eu l’accord des personnes interrogées pour un enregistrement sonore, et nous nous satisfaisons d’un compte-rendu écrit.
 
L’avantage de la page Padlet qui nous sert de support est que chacun peut voir le travail des autres groupes. Son inconvénient est qu’elle peut rapidement être surchargée. Après avoir constaté ce défaut, pour éviter cet encombrement, nous en élaborons plusieurs-pour les groupes qui ont beaucoup d’éléments à déposer- et nous envoyons des liens vers la page principale.
 
 L’évaluation finale de cette séquence consistera en un devoir d’invention : « En vous fondant sur la lecture des interviews de vos camarades, de celle que vous avez menée, et sur les œuvres étudiées en classe, écrivez un article pour un magazine portant sur la question des personnes en situation de handicap dans la société contemporaine ».
Je leur soumets une grille d’évaluation avec le sujet :

 

J’ai respecté les contraintes d’un article de magazine : titre/ chapô/ paragraphes, chute /3
J’ai exploité de façon pertinente au moins deux des œuvres étudiées en classe : /2
J’ai exploité au moins de façon pertinente trois exemples d’interviews faites par les élèves : /3
Mon article pose une problématique et y répond en avançant des arguments : /4
J’ai soigné le style : les constructions grammaticales et le vocabulaire sont appropriés /3
J’ai soigné l’orthographe : /2
Mon article est original, agréable à lire, il surprend le lecteur : /3


Plusieurs élèves de la classe sont intéressés par le journalisme et cette démarche de reportage et d’écriture les motive. Voici la deuxième page Padlet sur le sujet du handicap qui regroupe les articles synthétiques rédigés par les lycéens : http://fr.padlet.com/francoisecahen/mag



Pendant les vacances, je donne aussi une lecture complémentaire au choix aux élèves : La Symphonie pastorale d’André Gide ou Je suis à l’est de Josef Schovanec. Il se trouve qu’une très bonne émission de radio autour d’une lecture de ce livre a justement été diffusée, mêlée à des propos de Paul Ricoeur, et si certains veulent en profiter pour découvrir cette personne étonnante, elle est disponible en podcast : http://www.franceinter.fr/emission-sur-les-epaules-de-darwin-soi-meme-en-train-de-vivre-2.
J’ai volontairement laissé le choix aux élèves entre une œuvre traditionnellement considérée comme littéraire, et une autre de qualité, mais plus inattendue, pour respecter les sensibilités de chacun.
Pour évaluer cette lecture, je demande aux élèves de répondre à la question suivante : Quelle est la place de la personne handicapée dans la société, d’après ce livre ? Vous mettrez en évidence les difficultés et les qualités des personnes ou des personnages handicapés dans cette œuvre.
 
Je suis convaincue que cette séquence laissera un souvenir marquant à un bon nombre d’élèves, le lien très fort que nous avons réussi à établir entre la littérature et la vie me plait beaucoup. L’investigation littéraire et l’investigation sociale ont pu se rejoindre et faire sens, et je souhaite à l’avenir reconduire ce type de connexions très enrichissantes : pourquoi pas en faisant intervenir les professeurs de sciences économiques et sociales, ou d’histoire géographie, autour d’un projet commun en éducation civique ? (C’est justement l’un d’eux qui m’a conseillé la lecture du livre de Josef Schovanec)

 

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