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L’Homme d’aujourd’hui en question : littérature numérique et art contemporain

18 / 05 / 2016 | F. Cahen


Par Françoise Cahen, Lycée Maximilien Perret, Alfortville


 
  • Durée : Une dizaine d’heures
     
  •  Niveau : Première
  • Objectifs :
    Aborder l’objet d’étude « la question de l’homme dans les genres de l’argumentation du XVIème à nos jours » par l’intermédiaire d’œuvres très contemporaines, qui mettent en relief le caractère illusoire de notre contrôle de la vie, la puissance trompeuse de la technologie, et la question du genre.
-Etudier des formes inhabituelles, qui suscitent la curiosité et l’étonnement des élèves
 
-Déclencher l’écriture d’analyses de façon plus naturelle

-Inclure l’étude de la littérature numérique dans la préparation de l’oral du bac
  • Supports  :
Déprise de Serge Bouchardon, une œuvre interactive en ligne : http://www.utc.fr/ bouchard/works/Deprise.html
-Le projet « Théro  », une performance expérimentale et interactive au théâtre : http://www.weblettres.net/blogs/article.php?w=blogabac&e_id=85860
- L’exposition « Chercher le garçon » au MACVAL
http://www.macval.fr/francais/expositions-temporaires/chercher-le-garcon/
  • Outils TICE :
    -
    un blog de classe
    - le tableau numérique de la classe
    - l’oeuvre en ligne de Serge Bouchardon
  • Démarches et activités  :
 - Lecture de Déprise en salle informatique, accompagnée de la rédaction simultanée d’un compte-rendu de cette expérience interactive publiée sur le blog de classe.

-Reprise collective des comptes rendus d’expérience pour une lecture analytique en classe et construction d’une problématique : quel parallèle peut-on établir entre le sentiment de perte de contrôle du narrateur vis-à-vis de sa propre vie et celle qu’on éprouve vis-à-vis de l’ordinateur en tant que lecteur ?

-Rédaction par les élèves d’un paragraphe analytique portant sur la dimension autobiographique du récit « Déprise » sur le blog de classe.

-Sortie au théâtre pour expérimenter le « projet Théro », la performance interactive d’un robot qui exploite de façon révoltante les données d’un sondage réalisé en direct.

-Compte-rendu sur le blog de la sortie : les élèves comparent ensuite le projet « Théro » à Déprise. Les deux œuvres mettent en évidence notre faiblesse face à la technologie.

-Sortie au MACVAL pour visiter l’exposition « Chercher le garçon » : les élèves choisissent d’exposer ensuite sur le blog les trois œuvres qu’ils ont jugées les plus marquantes.

-A partir des choix des élèves, bilan collectif de la séquence qui est l’occasion de remettre en question question la puissance de l’homme contemporain sur le monde qui l’entoure.

-Préparation par les élèves de la lecture analytique de Déprise pour l’oral du bac français.
 
  • Apport spécifique des TICE : - Le blog est réellement un espace de construction de l’interprétation des œuvres et de partage des analyses. Il sert de base pour les réflexions collectives en classe et facilite ensuite les révisions en vue de l’oral du bac.

 Déroulement détaillé de la séquence :

  •  Place de la séquence dans la progression : Cette séquence suit l’étude d’un groupement de textes des Lumières qui a permis d’étudier le statut de la Femme au XVIIIe siècle. Par souci d’équilibre, je souhaite aborder des œuvres plus contemporaines, mais aussi des questions liées à l’autre genre, d’autant que les jeunes hommes de ma première S sont alors, dans cette classe, très préoccupés par la question de leur virilité, et je souhaite interroger en douceur cette notion. Nous partons d’ailleurs d’une analyse des termes de l’objet d’étude officiel : « la question de l’Homme » : les élèves savent distinguer le terme générique (« Homme » pour « être humain ») du mot désignant un être de sexe masculin mais ils se demandent spontanément si le choix du ministère dans l’intitulé de cette problématique n’est pas révélateur d’une forme de domination implicite du masculin sur le féminin. Ils me disent qu’il aurait été possible de choisir des termes plus neutres : « la question de l’Humanité », ou bien de « l’être humain ».

Travail sur Déprise

Il semble que Déprise, de Serge Bouchardon, est assez riche pour être envisagée comme l’étude d’une œuvre complète. La première lecture en salle informatique, (deux par ordinateur), suscite beaucoup de surprise : en effet, Déprise est une sorte d’anti-jeu vidéo, où l’on expérimente un usage complètement décalé des commandes de l’ordinateur, avec par exemple des injonctions paradoxales. Cette déstabilisation de la classe est tout à fait ce que je cherche : nous sommes en fin d’année scolaire, et la succession des lectures analytiques en première, même avec des élèves très intéressés, peut revêtir un aspect répétitif avec lequel je désire rompre. La seule consigne qui leur est donnée pour commencer est de faire un compte-rendu de leur expérience de lecture publié sur le blog, puis d’expliquer le titre de l’œuvre.
 
« Allez sur cette page : http://lossofgrasp.com/


Choisissez la version française.
Si vous avez une webcam sur l’ordinateur, acceptez d’être filmé, sinon refusez.
Faites un texte, d’abord au brouillon, puis au propre, qui résume chaque étape de cette œuvre, toutes les interactions qui s’y établissent, (c’est-à-dire, concrètement, ce qu’on voit, ce qui se passe et ce qu’on doit faire) et les impressions que vous avez eues.
Expliquez son titre, quand vous avez fini.
Publiez votre contribution sur le blog de la classe. »
 
En classe, nous reprenons collectivement ensuite leurs expériences de lectures, afin de mener une lecture analytique de l’œuvre. Dans la mesure où il n’est pas évident pour eux d’analyser Déprise dans les conditions de l’oral du bac, sans internet ni même un écran d’ordinateur devant eux, j’ai élaboré un tableau synoptique qui confronte le texte de l’œuvre dans une première colonne à la description des différentes animations et interactions qui ont lieu simultanément, dans une deuxième colonne. (Voir pièce jointe.) J’ai séparé l’œuvre en deux parties, afin que les élèves, au bac, ne soient interrogés que sur une moitié de Déprise. Celle-ci sera donc inscrite dans notre descriptif avec le statut d’une étude d’œuvre intégrale, ayant fait l’objet de deux lectures analytiques. Nous prenons conscience ensemble du parallèle qui existe entre le sentiment d’impuissance que le narrateur ressent à chaque étape essentielle de sa vie et l’expérience du lecteur avec l’ordinateur quand il se trouve face à cette œuvre. Dans une certaine mesure, nous avons l’impression d’être plus créatifs et actifs que lorsque nous lisons un livre, puisque nous déclenchons avec notre souris ou notre clavier des sons ou des couleurs aléatoires sur l’écran à certains moments. Nous découvrons l’image d’une jeune femme en balayant l’écran qui varie selon la façon dont nous choisissons de la faire émerger. C’est à un moment notre propre image captée par la webcam qui s’inscrit dans l’œuvre, ce qui personnalise complètement notre expérience de lecture. Mais par ailleurs, nous nous sentons plus contraints que dans la lecture d’un livre traditionnel : nous ne pouvons pas revenir en arrière quand nous le souhaitons, nous sommes prisonniers des logiciels qui composent l’œuvre. Le comble de cette impression est confirmé à la fin, quand nous sommes invités à taper un texte librement dans un cadre : peu importent les lettres choisies, c’est le texte prévu par l’auteur qui s’inscrit au rythme de notre action sur le clavier. A cet égard, cette œuvre pourrait aussi trouver toute sa place dans le cadre de l’étude d’un groupement de textes sur le thème de la liberté, tellement elle fait s’interroger les élèves avec subtilité sur le sujet. Il semble vraiment très pertinent de faire travailler nos lycéens (très attirés par les écrans) sur Déprise, car cette œuvre interroge le sentiment de pouvoir que l’on a lorsqu’on travaille avec internet ou un logiciel : est-ce nous qui guidons la machine ou la machine qui nous guide ? Il me semble que Déprise est très efficace pour ce genre de prise de conscience, bien plus que n’importe quel essai sur le sujet ou que n’importe quelle mise en garde sentencieuse. Cette étude est donc aussi une forme d’éducation aux médias.
En classe nous avons choisi de répondre à une problématique liée au statut numérique de l’œuvre « Qu’apporte l’interactivité au texte ? » et avec le logiciel du TNI nous y répondons ensemble en cours : certains élèves secrétaires de séance notent à l’écran les réflexions de la classe.
Pour montrer aux élèves que cette œuvre pourrait être étudiée tout à fait comme un texte ordinaire, je leur donne propose ensuite une problématique plus banale : « quels sont les points communs entre Déprise et une autobiographie fictive ? » à laquelle ils sont invités à répondre en publiant un article sur le blog.

Travail sur le projet « Théro »

Une compagnie théâtrale expérimentale, qui travaille sur des supports technologiques et robotiques, est en résidence cette année dans notre ville. Nous sommes conviés gratuitement à expérimenter le résultat de leur travail au « Pôle Culturel » d’Alfortville. Il se trouve que les questions posées par ce spectacle interactif vont recouper par hasard les questions soulevées par Déprise. Par groupes, les élèves sont confrontés à un robot, qui leur délivre des messages plus ou moins compréhensibles, dans une mise en scène oppressante, dans un endroit clos, alors qu’ils sont cloués sur des fauteuils, conditionnés par des voix robotisées. On leur demande de répondre à une sorte de sondage, aux questions apparemment anodines, sur un boitier. Les élèves en apprennent finalement le résultat, analysé en direct : le robot leur annonce qu’ils se sont collectivement prononcés pour l’euthanasie à 60 ans de tous les individus, alors que cette question ne leur avait jamais été directement formulée. Je vois les lycéens sortir de cette mystérieuse boîte, où ils étaient entrés successivement par groupes, complètement sous le choc de l’expérience. La sensibilisation à l’exploitation des données que nous laissons sur internet est semble-t-il réussie : constamment sollicités sur internet par des sondages aux objectifs mystérieux, les jeunes s’aperçoivent avec Théro combien leurs réponses sont susceptibles d’être manipulées. Là encore, l’expérience constitue pleinement une forme d’éducation aux médias. Le blog de classe sert de support pour raconter, de retour au lycée, cette aventure étonnante. Je leur demande de comparer Théro à Déprise. La question de la perte de contrôle de l’humain vis-à-vis de la machine mais aussi de la vie en général est abordée dans les deux œuvres.
 

La visite de l’exposition « Chercher le garçon » au MACVAL

 Notre lycée est tout près de Vitry et de son beau musée d’art contemporain : je pense que l’exposition « Chercher le garçon » qui a lieu à ce moment complètera avantageusement notre questionnement. Les œuvres présentées abordent le genre masculin et en remettent en cause les stéréotypes. Là encore, l’idée de relativiser la volonté de puissance de l’homme contemporain est très présente dans la démarche des artistes. Nous sommes accueillis par deux guides très habitués au public jeune et non initié à l’art contemporain, et ils dirigent fort habilement nos élèves vers des œuvres qui suscitent des réactions sans être parmi les plus provocantes de l’exposition- car si j’aime étonner mes élèves, il n’est pas question de choquer outre mesure et inutilement leurs sensibilités. J’ai quelques appréhensions car quelques-unes des œuvres exposées, parmi la multitude, présentent des formes de nudité dérangeantes, mais on n’oblige pas les élèves à regarder de près ce qui leur déplait, et nombreuses sont les œuvres qui les amusent, humoristiques, décalées, inattendues. Après la visite guidée, très interactive, un temps de visite libre est prévu, pendant lequel je demande aux jeunes, par groupes, de choisir leurs trois œuvres préférées pour pouvoir ensuite en parler sur le blog de classe. Les lycéens qui étaient partis sceptiques (pas très fans a priori d’art contemporain pour la plupart) reviennent enchantés de l’expérience.
Voici quelques exemples d’articles faits par les élèves :
http://www.weblettres.net/blogs/article.php?w=blogabac&e_id=85858
http://www.weblettres.net/blogs/article.php?w=blogabac&e_id=85992
http://www.weblettres.net/blogs/article.php?w=blogabac&e_id=85827
(Tous ces articles sont ensuite évalués.)
 
Pour finir nous cherchons à mettre toutes les expériences de cette séquence de travail en relation, ce qui donne lieu à un travail argumentatif que les élèves publient aussi sur le blog : http://www.weblettres.net/blogs/article.php?w=blogabac&e_id=85993


C’est bien la thématique du pouvoir illusoire de l’Homme sur ce qui l’entoure qui est mise davantage en évidence par les élèves.
 

Déprise à l’oral de l’EAF

Sur le descriptif de bac, je décris brièvement l’ensemble de cette séquence, j’indique le lien internet vers Déprise de Bouchardon, et je joins à ce document la transcription écrite de l’œuvre (que j’ai évoquée précédemment, en deux colonnes). Deux précédentes expériences de descriptifs contenant des œuvres numériques se sont révélées peu satisfaisantes l’année passée, les examinateurs hésitant à interroger les lycéens sur ces supports moins ordinaires C’est donc une bonne surprise pour moi d’apprendre que deux élèves aux profils scolaires différents ont été interrogés sur cette œuvre et ont obtenu des résultats en cohérence avec leurs notes habituelles. Je trouve que le chiffre de deux élèves sur 30 interrogés sur ce support inhabituel est plutôt de bon augure tandis que la conformité des résultats des lycéens à leurs leurs prestations ordinaires me rassure : le fait qu’il s’agisse d’une œuvre numérique ne les a pas mis particulièrement en situation inconfortable, ni ne les a favorisés. Par ailleurs, les élèves appartenaient à une classe de S, et donc on aurait pu craindre des réticences, voire des résistances face à un travail atypique, mais ils ont fait preuve de beaucoup d’enthousiasme : l’absence de cours « descendant », l’interaction continuelle entre les œuvres et leur travail grâce au blog a favorisé leur engagement dans le travail proposé. Ils me disent avoir particulièrement aimé le lien entre l’informatique –qui les passionne- la robotique, et l’art. Les seules réserves que j’ai pu entendre de leur part concernaient la visite du musée d’art contemporain, mais après celle-ci, leur représentation de ce qu’ils considéraient souvent a priori comme du « n’importe quoi » a changé. J’ai pu rencontrer Serge Bouchardon lui-même dans l’année : il s’est montré très touché par le travail des élèves et ceux-ci ont été heureux d’être félicités par l’auteur. Depuis, j’ai eu aussi l’occasion de faire connaître Déprise dans une formation de professeurs de lycée, et plusieurs collègues se sont montrés immédiatement très intéressés par l’interactivité de l’œuvre, et son caractère déroutant : je pense en effet que son potentiel pédagogique est très stimulant, pour les élèves comme pour les enseignants. Nous attendons avec impatience la prochaine œuvre interactive de Serge Bouchardon, qui portera sur les traces que l’on laisse, et qui est en cours de finalisation.