Lettres
&
Langues et culture de l'Antiquité

Voyage au bout de la première L

30 / 08 / 2016 | F. Cahen
          
 
Par F.Cahen, professeure au lycée M.Perret, Alfortville


  • Niveau(x) : première
  • Durée : travail filé, échelonné sur de nombreuses semaines, mais entrecoupé d’autres activités.
  • Objectifs :
    - Stimuler et accompagner la lecture d’un roman assez long et difficile à appréhender
    - Développer le travail collaboratif
    - Partager nos perceptions du livre et des personnages
    - Pratiquer une écriture d’invention régulière et variée, guidée mais avec une certaine liberté
    - Fabriquer un outil de révisions collectif original qui garde la trace des lectures
    - Répondre à différentes problématiques : « Quel est le pouvoir des mots face à la violence de la guerre ? » « Peut-on dire que Céline soit un auteur humaniste contemporain ? », « Les pauvres sont-ils de bons héros de romans ? »
  • Supports :
    - Le roman de Louis-Ferdinand Céline Voyage au bout de la nuit, dont cinq extraits feront l’objet d’une lecture analytique.
    - Un groupement de textes sur l’Humanisme et la guerre, avec des extraits des Essais de Montaigne et de Gargantua de Rabelais.
    - Une lettre de Montaigne à sa femme commentant un texte de Plutarque, à l’occasion de la mort d’un enfant (texte réécrit par Céline dans son roman), et le texte de Plutarque
    - Un corpus de textes pour un sujet « type bac » sur le thème de la pauvreté dans les romans.
    - Une peinture d’Avercamp « Paysage d’hiver » en complément du dernier extrait étudié
    - Des extraits vidéo du spectacle de Fabrice Luchini
  • Outils numériques : 
    - Un blog de classe
    - Le logiciel en ligne Scriba epub qui permet de réaliser un livre numérique
    - Padlet pour certaines séances de lecture analytique
    - Facebook
    - Vidéo-projection
  • Démarches et activités :
    - Une problématique semestrielle : « Quel est le pouvoir des mots face à la violence de la guerre ? » oriente notre étude du roman de Céline dans une perspective large, prolongée par deux autres groupements de textes (textes argumentatifs humanistes et poésies engagées).
    - Distribution d’un planning de lecture du roman aux élèves avec des suggestions de travaux créatifs à se répartir par groupes de trois lycéens chaque semaine, en fonction de leurs compétences et de leurs désirs. La plupart de ces travaux d’invention sont partagés ensuite sur le blog de classe et tous sont notés. Les différentes réalisations des élèves sont ensuite projetées en classe et donnent lieu à des échanges.
    - Parallèlement, les élèves réalisent des exposés sur Louis-Ferdinand Céline, préparés en classe, toujours par groupes, sous la forme de diaporamas.
    - Cinq lectures analytiques d’extraits du roman sont effectuées en classe, souvent avec l’aide de Padlet, qui sert à mutualiser les idées des élèves.
    - Une séance de deux heures a été consacrée à la transcription d’une partie du roman sur Facebook, en y établissant des comptes pour les personnages principaux.
    - Les élèves ont aussi travaillé en parallèle sur des textes complémentaires : notamment sur la réécriture d’une lettre de Montaigne à sa femme par Céline, et sur des extraits de textes humanistes évoquant la guerre. Ils se sont demandé s’il n’existait pas une forme d’Humanisme chez Céline. Une dissertation sur le sujet : « Les pauvres sont-ils de bons héros de romans ? » a aussi complété notre étude, avec des extraits de romans sur ce sujet.
    - En fin de séquence, nos travaux sont regroupés et mis en ligne dans un e-book, grâce à un logiciel en ligne gratuit.
  • Apport spécifique des TICE :
    - Le partage du travail avec le reste de la classe et la possibilité de construire une œuvre collective, et de l’exporter vers l’extérieur
    - Une stimulation de la créativité des élèves
    - La mémoire d’un travail accompli en début d’année toujours disponible en fin d’année au moment des révisions du bac

Déroulement détaillé de la séquence

Se lancer avec une classe de première dans la lecture de Voyage au bout de la nuit est un travail passionnant mais assez audacieux : le roman est épais, la langue est surprenante. C’est pourquoi j’ai décidé de commencer cette année scolaire par ce projet, dès la rentrée de septembre, et de lui donner le temps d’aboutir : il n’était pas question de survoler le livre, et je redoutais de ne pas entraîner dans la lecture la majorité de la classe. Je nomme le blog de la classe « Voyage au bout de la première L » pour donner encore plus de poids au projet. J’ai réfléchi à une stratégie d’accompagnement de la lecture qui puisse être stimulante pour les lycéens. Depuis quelques années, je crois beaucoup aux projets créatifs, et j’ai donc préparé pendant l’été un planning de lecture assorti d’idées de créations hebdomadaires. Les élèves, par groupes de trois, ont le choix parmi plusieurs suggestions créatives, mais ils doivent réaliser en tout trois travaux d’invention à partir du roman chaque semaine : à peu près un chacun. Cette souplesse permet aux lycéens de choisir une répartition des rôles dans le travail de groupe en fonction de leurs compétences. La solidarité de la notation dans chaque équipe favorise la relecture commune des projets de création par les élèves, leur amélioration, avant leur restitution.
 

Travaillez par groupes de trois élèves, répartissez-vous le travail (une consigne chacun) ou faites-le ensemble. Vous pouvez choisir librement le support pour rendre ces travaux : support écrit, sonore (enregistrements), vidéo, dessins, à condition qu’il soit adapté à la consigne…
Tous les travaux seront notés, évalués avec les critères suivants :
 - Qualité du support, de la forme, adaptée au sujet : 2pts
 - Qualité de l’expression : 4 pts
 - Originalité : 2 pts
 - Fidélité au livre, finesse de l’interprétation de l’œuvre : 6 points
 - Pertinence par rapport à la consigne, absence de hors-sujet : 6 points

Pour le jeudi 10 septembre : lire jusqu’à la page 72
1. Cette consigne est obligatoire : Imaginez le discours que vous feriez pour remettre à Bardamu la médaille de l’anti-héroïsme guerrier.
2.  et 3. Choisir deux autres consignes parmi les suivantes :
· Rédigez un article nécrologique d’un journal de l’époque sur la mort du général ou sur la mort du colonel (évoqués dans le livre), qui rend hommage au personnage.
· Bardamu évoque des conversations entre lui et Lola (p.52) à propos de la France. Imaginez une quinzaine de lignes de ce dialogue ou enregistrez cette conversation.
· Après la crise de folie de Bardamu, un débat contradictoire entre les autorités militaires et les autorités médicales est organisé pour savoir ce qu’on fait de lui (p.69) : imaginez cette délibération sous forme sonore ou écrite.
· Imaginez la fiche de soins de Princhard (au lycée d’Issy les Moulineaux où sont gardés les cas douteux) avec une description de son état.
 
Pour le jeudi 17 septembre : lire de la page 80 à la page 138
1. Imaginez une publicité conçue par le docteur Bestombes pour son hôpital
2. Imaginez l’article d’un critique de théâtre pour un journal de l’époque, qui raconte le spectacle de la Comédie française inspiré par Bardamu
3. Choisir l’une des deux consignes suivantes :
A. Imaginez la conversation entre deux passagers de l’Amiral Bragueton à propos de Bardamu avant sa confrontation avec les officiers.
B. Le père de famille indigène qui a récolté le caoutchouc raconte, de retour à son village la scène p.137-138
 
Pour le jeudi 24 septembre : lire de la page 138 à la page 209
1. Choisissez une des deux consignes suivantes :
A. Un géographe décrit la région de Topo.
B. Faites une carte imaginaire de la région de Topo.
2. Choisissez une des deux consignes suivantes :
A. Imaginez les pensées d’un milicien d’Alcide qui voudrait se rebeller
B. Ecrivez la lettre que la petite Ginette envoie à son oncle Alcide.
3. Choisissez une des deux consignes suivantes :
A. Imaginez le passage du journal du Sergent espagnol qui accueille Bardamu, dans lequel il relate cette rencontre.
B. Imaginez une petite annonce d’emploi détaillée pour remplacer Bardamu à son poste d’agent compte-puces, avec description de la tâche et compétences demandées.
 
Pour le jeudi 1er octobre : lire de la page 210 à la page 286
1. Choisissez une des deux consignes suivantes :
A. Imaginez le passage du journal intime de Lola qui relate la visite de Bardamu chez elle.
B. Molly confie ses sentiments pour Bardamu à une amie après le départ de celui-ci : imaginez leur conversation.
2. Choisissez l’une des deux consignes suivantes :
A. Un journal de l’époque évoque les difficultés à être médecin dans les quartiers populaires : imaginez l’article avec un témoignage de Bardamu.
B. Imaginez une conversation entre deux ou trois habitants du Rancy qui commentent la réputation du docteur Bardamu en vous inspirant des consultations qui sont racontées dans ces chapitres.
3. Choisissez l’une des deux consignes suivantes :
A. Parapine a obtenu une médaille pour ses travaux scientifiques : imaginez le discours du président de l’académie de médecine qui lui remet son prix.
B. Des élèves de médecine discutent entre eux au sujet de leur professeur Parapine : imaginez leur conversation.
 
 
Pour le jeudi 8 octobre : lire de la page 287 à la page 356
1. Menez votre petite enquête sur Montaigne : à quel courant littéraire appartient-il ? quel était son métier ? Où habitait-il ? Combien d’enfants a-t-il perdu ? quelle est son œuvre ? Comment peut-on la définir ?
2. Choisissez l’une de ces deux consignes :
A. Imaginez une parodie de publicité pour un parfum évoquant les odeurs contenues dans ces chapitres.
B. Réalisez une publicité ou une annonce publicitaire pour le spectacle du Tarapout
3. Imaginez une conversation entre des passants qui évoquent ce qui s’est passé chez les Henrouille avec Robinson.
 
 
 
Pour le jeudi 15 octobre : lire de la page 357 à la page 441
1. Choisissez l’une des deux consignes suivantes :
A. Après la mort de son mari, la veuve Henrouille dit ce qu’elle pense de Bardamu à une voisine
B. Imaginez un prospectus publicitaire pour la visite du caveau aux momies de Toulouse
2. Choisissez l’une des deux consignes suivantes :
A. Le peintre de la péniche raconte sa fête à un ami : imaginez son récit.
B. Imaginez une page du journal intime de la petite Aimée
3. Un article de journal local annonce le départ de Baryton et s’interroge sur les conséquences de ce voyage.
 
Pour le jeudi 5 novembre : lire de la page 442 à la fin
1. Imaginez un dialogue entre Madelon et sa mère juste après le départ de Robinson
2. Madelon et Robinson se retrouvent dans un bar, alors qu’elle est arrivée depuis peu en région parisienne, à l’insu de Bardamu, et elle lui parle de Bardamu. Imaginez leur conversation.
3. Ecrivez l’article de journal qui relate l’assassinat de Robinson.
 

 
 Je pense que le fait d’avoir souvent le choix parmi les sujets présentés a contribué au succès de ce projet, mais aussi la liberté laissée à chacun dans le choix du support de restitution : l’évaluation de ces travaux, au lieu de se concentrer sur des détails formalistes, plus ouverte, peut davantage se concentrer sur l’essentiel. Assez vite, certains élèves sont venus me présenter eux-mêmes des idées de sujets auxquelles je n’avais pas pensé : des élèves m’ont proposé de composer des chansons, par exemple, ce que j’ai accepté volontiers. (Malheureusement elles n’ont pas voulu les enregistrer pour les mettre en ligne, mais le résultat de leurs compositions était vraiment très beau ; elles nous en ont fait profiter en classe). Les lycéens m’ont rendu des petites annonces ou des fiches d’identité que je n’avais pas imaginées. La liberté de choix, la souplesse de la liste a favorisé leur créativité et n’a pas représenté pour eux une contrainte. Très vite, ces travaux ont pris l’allure de « vraies-fausses archives » du livre, alors que je n’avais pas vraiment conçu les questions dans cet esprit. Mais une élève, Cindy, dès le début, a réalisé une fiche de soins de Princhard sur du papier jauni, sous une forme tellement réaliste, que cela a ensuite orienté le projet dans son ensemble : nous allions tous retrouver les vraies-fausses archives de la fiction en les reconstruisant nous-mêmes.

Je me souviens du moment où nous avons projeté sa réalisation au tableau et des élèves qui applaudissent : quelque-chose s’est enclenché, même avec les lycéens les plus fragiles de la classe, dont Cindy fait partie. Je mets en ligne au fur à mesure les réalisations des élèves qui s’y prêtent. Tous n’aiment pas les supports numériques et je ne les oblige pas à me rendre des travaux tapés, l’accès à l’informatique n’étant pas égal pour tous. Je prends en photo les réalisations qui ont un intérêt plastique. Les élèves, au fil du travail, et de sa mise en ligne sur le blog, ont conscience qu’ils écrivent collectivement quasiment à l’intérieur de l’œuvre même de Céline, une sorte de "docu-fiction" parallèle, qui constitue simultanément la trace créative de leurs propres lectures du roman.
A la fin de la séquence, je regroupe toutes les réalisations numériques ou numérisées et les insère dans un logiciel en ligne gratuit qui permet de fabriquer facilement des livres numériques sous format epub, un format qui permet ensuite assez facilement d’être consulté sur les smartphones. Il s’agit de Sriba epub. L’interface est en italien, non traduit, mais l’utilisation en est tellement simple que j’arrive à en comprendre le fonctionnement même sans connaître un seul mot d’italien.
Voici le livre obtenu : [http://www.scribaepub.info/play.html ?ebook=4609&asset=55559125->http ://www.scribaepub.info/play.html?ebook=4609&asset=55559125]


Le résultat de notre travail est donc en ligne sur ce support. Nous sommes repérés par le site officiel d’éducation aux médias du ministère de l’éducation de Belgique, qui écrit un petit article sur notre réalisation. Je le projette ensuite aux élèves et ils en sont très fiers ! En fin d’année scolaire, alors que la lecture du roman sera plus lointaine, revoir ces réalisations sera une façon originale pour les élèves de parcourir le livre de Céline et de le réviser en vue du bac.
 
Parallèlement, en classe, après l’étude de l’incipit du Voyage, nous faisons connaissance avec Louis-Ferdinand Céline par l’intermédiaire d’exposés, sous la forme de diaporamas préparés par les lycéens en classe, les élèves s’étant répartis les différentes étapes de sa vie. Il est essentiel pour moi que les élèves, dès le départ, soient aussi informés des aspects les plus troubles et détestables de la personnalité du romancier, qu’ils sachent qu’il a été condamné. Son antisémitisme les choque. Les archives de l’INA nous permettent aussi de le voir interviewé, et de l’écouter parler. Nous écoutons aussi une interview de Fabrice Luchini, qui parle très bien de Céline. Plus tard, en cours de séquence, nous regarderons des extraits de son spectacle. 
 Les premières lectures analytiques, en classe, se déroulent bien : je les prévois au rythme du programme de lecture et des travaux créatifs rendus par les lycéens. Les élèves sont très réceptifs, ont toujours des choses intéressantes à dire sur le texte.
Voici les extraits choisis :
 

  • Texte 1. L’incipit, de « ça débuté comme ça » à « …j’ai ma dignité, moi ! que je lui réponds »
  • Texte 2. Une promenade en banlieue. De « Avec ma mère,… » à « …rues du dimanche » (Textes complémentaires : « Le Vallon » de Lamartine, « Soleils couchants » de Hugo)
  • Texte 3. Les toilettes publiques de New-York, de « A droite de mon banc » à … « communisme joyeux du caca. »(Texte complémentaire : Extrait du chapitre 13 de Gargantua de Rabelais, « le torche-cul »)
  • Texte 4. Réécriture de Montaigne par Céline, de « Sous le pont, l’eau était devenue toute lourde… » à « … c’est le vide » (Textes complémentaires : la lettre de Montaigne à sa femme, et la lettre de Plutarque à sa femme.)
  • Texte 5. La fin du roman, de « En passant devant la buvette du canal » à « qu’on lui raconte tout » (Document complémentaire : étude d’une image de Hendrick Avercamp. 1585-1634. Amsterdam. « Paysage d’hiver avec patineurs »)

 
La plupart du temps, je me sers de Padlet, un outil numérique de travail collaboratif, au moins à un moment de notre lecture analytique : ce support me permet de recueillir autour du texte les idées de tous les élèves. Ensuite, nous pouvons les reprendre pour les organiser. A ce moment de l’année, je dispose encore d’un vidéoprojecteur et de quelques ordinateurs portables (le tout – du vieux matériel- tombera malheureusement en panne très vite). Cela me permet de projeter en temps réel les idées des élèves qui viennent s’inscrire au tableau autour du texte. Ce dispositif est idéal, et depuis que je l’ai testé, j’en suis nostalgique, mais malheureusement, je n’ai plus de vidéoprojecteur en état de fonctionner ni d’ordinateurs portables. Alors depuis, je vais régulièrement dans la salle informatique avec les élèves pour pouvoir utiliser ce type de dispositif collaboratif.

 
Parfois, en salle informatique, je l’utilise aussi différemment : différents groupes s’en servent pour développer par écrit tout un axe de commentaire. Cet outil, pour moi, est vraiment très précieux pour bâtir nos lectures analytiques. Cela change énormément mes pratiques, je peux en diversifier les utilisations : partir de petites remarques écrites dispersées sur Padlet pour en faire un support pour le partage oral, (photo n°1) ou bien au contraire, partir d’un échange oral et envoyer les élèves sur Padlet pour qu’ils transposent et développent à l’écrit ces premières réactions orales. (photo n°2) A la fin, je peux parfois constituer une sorte de puzzle, par copier-coller à partir de leurs réalisations, et bâtir un commentaire écrit réellement collectif que je leur distribue et que nous commentons ensemble en classe.


L’étude de Voyage au bout de la nuit se prête particulièrement bien aux spécificités du programme de première L, notamment parce qu’il est facile d’établir des liens entre le roman de Céline et l’Humanisme. J’ai choisi d’intégrer aux lectures analytiques le passage du roman où Céline se moque de Montaigne et je fais lire aux élèves à cette occasion les textes d’origine, de Montaigne et de Plutarque, qui ont permis cette satire : c’est aussi l’occasion d’aborder le thème de la réécriture. Nous intercalons un petit groupement de textes argumentatifs sur les écrivains et la guerre, avec un extrait des Essais et de Gargantua, pour nous demander à cette occasion si Céline, à sa manière, n’était pas à cette époque de sa vie une sorte d’écrivain humaniste.
Le dernier extrait du roman que nous étudions me fait penser à un tableau flamand d’Hendrick Avercamp que j’aime spécialement, (Paysage d’hiver) et que nous étudions en parallèle. Le rapprochement de l’image et du texte donne lieu à des remarques très fines de la part des élèves et cette séance sera l’un des très bons souvenirs de l’année.
 
Nous accueillons une journaliste de Radio-France international, qui vient faire un reportage dans notre classe. A cette occasion, je consacre une séance de deux heures à la transposition du roman de Céline sur Facebook. Les élèves en ont déjà lu une grande partie, cela me permettra de voir qui s’est bien investi dans sa lecture, quels sont les élèves les plus en difficulté, et peut-être de les intéresser davantage à l’intrigue du roman. Je m’y prends à l’avance pour créer des comptes fictifs pour les différents personnages. Il faut ruser : créer d’abord une série d’adresses e.mail chez des opérateurs différents et ne pas inscrire tous les personnages sur facebook le même jour ni à partir du même ordinateur, sinon le réseau social soupçonne une supercherie. Même si les usages pédagogiques de Facebook ont toujours été tolérés, je ne connais pas vraiment le moyen de faire savoir aux administrateurs du réseau social qu’il ne s’agit pas d’une opération malveillante, mais d’un projet pédagogique très constructif. Après bien des efforts pour contourner les différents obstacles mis en place par Facebook pour empêcher les identités fantaisistes, j’arrive en classe avec une série de comptes valables. Selon l’importance du personnage, le nombre d’élèves responsables du compte varie : quatre élèves « solides » sont responsables de Bardamu, alors qu’un seul fera évoluer Alcide. Voici les consignes proposées aux élèves :
 

  1. Compléter le compte du personnage.

Aller sur Facebook et taper l’identifiant et le code du personnage.
Lui trouver une photo de profil appropriée. Une photo de couverture qui soit emblématique de ce personnage (photo d’un lieu par exemple)
Complétez les éléments de son profil : musique, films etc, que votre personnage, selon sa personnalité pourrait aimer…
Paramétrer son compte : rendre ses actualités accessibles seulement à ses amis. Si vous ne savez pas comment faire, levez le doigt pour que je vienne vous aider. Il est très important de savoir paramétrer un compte !

 

  1. Ecrire des statuts sur le mur de votre personnage

Ces statuts successifs doivent résumer des étapes importantes de l’intrigue du livre, pour vous permettre de résumer ensuite le roman. Vous pouvez reprendre des phrases du livre en les reformulant du point de vue du personnage, ou inventer des phrases dans l’esprit du livre. Evitez les statuts superficiels. N’entrez pas dans les détails.
 

  1. Entrez en contact avec le ou les personnages que le vôtre connaît dans le roman.

Que peut-on en déduire sur la façon dont les personnages sont liés entre eux dans la première partie du roman ?
Répondez au statut d’un ami sur son mur, en respectant l’esprit du roman, son style, son état d’esprit, sa philosophie.


 
La séance se déroule assez bien, mais il me faut réfréner la spontanéité des élèves, qui oublient parfois leur personnage pour un bon mot, une réplique cinglante ou trop familière. Ils sont tous tellement absorbés par l’activité, qu’ils ne sortent pas en récréation, entre les deux heures. Mais une grosse déception m’attend le lendemain, alors que je désire revenir sur tous les échanges effectués par les élèves sur Facebook : le réseau social a repéré l’anomalie de la connexion simultanée de tous ces nouveaux comptes, et les a suspendus, en nous permettant de les reprendre si seulement nous leur envoyons des numéros de téléphone. Je le fais seulement pour le compte de Bardamu. Un ou deux autres personnages n’ont pas disparu, mais presque la totalité de la séance est désormais invisible. Ce n’est pas si grave – cela ayant fonctionné correctement durant les deux heures de l’atelier- et je me félicite du fait que l’élève la plus en difficulté de la classe a mis son nez pour l’occasion dans le roman pour faire vivre sur Facebook la vieille Henrouille, dont visiblement elle ignorait l’existence jusque-là, malgré le fait que nous en ayons parlé en classe. L‘objectif d’avoir raccroché par ce biais quelques élèves en échec m’a véritablement satisfaite, mais bien sûr il n’est pas question de passer notre temps sur Facebook ; et cette expérience, vécue par les élèves comme un moment quasi-festif dont ils m’ont ensuite longuement remerciée, ne peut se prolonger au-delà de cette séance. Il y a le bac et ses réalités…
Voici l’émission de RFI enregistrée à l’occasion de cette séance par Charlie Dupiot : [http://fcahen.neowordpress.fr/2015/10/30/un-reportage-dans-notre-classe-de-premiere-l-sur-radio-france-international/->http://fcahen.neowordpress.fr/2015/10/30/un-reportage-dans-notre-classe-de-premiere-l-sur-radio-france-international/]
 
D’autres travaux se greffent autour de cette grande séquence de travail, notamment un devoir type bac autour de la problématique de la pauvreté. Le sujet de dissertation « un personnage pauvre peut-il être un bon héros de roman ? » intéresse beaucoup les élèves.
Avant Noël, les tragiques attentats qui marquent beaucoup les lycéens nous ramènent à notre problématique originelle : que peuvent les mots contre la violence ? Après cette séquence sur Voyage au bout de la Nuit, un groupement de textes poétiques du XXème siècle sur la guerre permettra de répondre d’une autre façon à la même problématique. L’impact de l’actualité sera palpable dans la façon dont les élèves appréhenderont ces textes.
 
Je pense que la majorité des élèves n’a pas franchement aimé Céline ni Voyage au bout de la nuit, ayant trouvé le roman trop noir, l’évolution de l’auteur trop condamnable, mais je ne cherchais pas à leur rendre l’écrivain sympathique : en revanche, je suis sûre qu’ils ont trouvé intéressante l’étude du roman et qu’ils ont été fiers de leurs réalisations mises en ligne. Enthousiasmés par les travaux créatifs, ils m’ont demandé ensuite s’ils pourraient travailler de la même façon autour d’autres œuvres complètes pendant l’année. Nous avons donc réalisé au deuxième trimestre un autre livre numérique autour des Sonnets de Louise Labé.