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Langues et culture de l'Antiquité

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Caligula, un empereur fou ? Réflexion sur les représentations du pouvoir

06 / 09 / 2016 | le GREID Lettres
par Laure Theoden, professeure au collège de la Cerisaie, Charenton-le-Pont


Compétences du nouveau socle commun : 
Domaine 2 : les méthodes et outils pour apprendre
Domaine 3 : la formation de la personne et du citoyen
Domaine 5 : les représentations du monde et de l’activité humaine
Niveau 3e
Supports  : extraits de Suétone, La vie des douze Césars, Vie de Caligula ; tableaux représentant Louis XIV, Henri IV, Napoléon Bonaparte, Napoléon ; photographies de Napoléon III, Fidel Castro, Joseph Staline, Angela Merkel, du pape François Ier.
Outils numériques : salle informatique, videoprojecteur, Padlet, Thinglink
Apport spécifique des outils numériques : autonomie face au travail, rendre visible à tous le travail des groupes, analyser de manière détaillée une œuvre d’art. Préparer une intervention orale. Apprendre l’usage de dictionnaires numériques.
Durée  : 3 heures
Objet d’étude : idéologies impériales et polythéisme 
Démarche et activités : Réfléchir sur la posture de Caligula en public ; compréhension de textes latins, traductions, étude en binôme sur une œuvre d’art, synthèse.
Problématisation  : comment comprendre l’attitude et l’accoutrement public de Caligula, au-delà des préjugés de notre époque ?




La personne de Caligula, le personnage qu’en fait Suétone, attise la curiosité des élèves par ses frasques que certains connaissent déjà. Cependant, après avoir travaillé sur Auguste et Tibère, ils ont pris l’habitude de remettre en doute la fiabilité de l’écrivain et ont mis en évidence à plusieurs reprises son manque d’objectivité, ses exagérations, en les comparant à d’autres ressources. Il a donc été intéressant de créer une situation qui incite les élèves à adopter un point de vue distancié sur Caligula et à amener d’autres lectures de son personnage.

S’il n’est pas question de réhabiliter Caligula en cours de langues et cultures de l’Antiquité, on peut tenter d’amener les élèves à réfléchir sur sa posture et dépasser le « mythe de l’empereur fou » comme le propose Régis Martin dans Les douze Césars ( chapitre VII) pour proposer une autre lecture du personnage, « qui se considèrerait plus comme un monarque oriental que comme un successeur de Tibère et d’Auguste sous l’influence de la monarchie théocratique où l’on retrouve justement l’absence de contraintes, l’autoritarisme et le goût de se faire valoir ».

Déroulement de la séquence

Séance 1 : Caligula face aux Romains

a. L’intronisation
Civilisation  : découverte de l’accueil fait à Caligula d’après Suétone (Vie de Caligula, XIII)
Lecture du texte bilingue, à comprendre et à compléter : repérage des constituants du peuple romain ( « Populum Romanum vel dicam hominum genus » ; « maximae parti provincialum ac militum » ; « universae plebi urbanae ») et donc de l’unanimité autour de Caligula lors de son début de règne.

Langue  : retour sur la morphologie des adjectifs et l’usage du superlatif latin. Mise en évidence de l’effet produit sur le lecteur et des attentes des Romains lors de l’accession au pouvoir du princeps.

b. Caligula en public
Civilisation  : découvrir la tenue de Caligula en public. Les élèves identifient les divinités à leurs attributs et leurs tenues et proposent des hypothèses pour tenter de justifier leurs liens avec Caligula.

Langue  : réinvestir du vocabulaire connu ; l’intérêt d’utiliser du passif dans une description

Texte distribué aux élèves :
extrait de Suétone, Vie de Caligula, LII, bilingue, seconde partie à comprendre puis à traduire

Saepe depictas gemmatasque indutus paenulas, manuleatus et armillatus in publicum processit, aliquando sericatus et cycladatus, nonnunquam socco muliebri ;
plerumque vero aurea barba, fulmen tenens aut fuscinam aut caduceum deorum insignia, atque Veneris cultu conspectus est.
Il apparaissait souvent en public couvert de bijoux et de riches manteaux, en tunique, orné de bracelets, parfois vêtu de soie, d’une robe dorée, avec des chaussures de femme ; …..........................................................................
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Séance 2 : Caligula est-il fou de se vêtir en public comme il le fait selon Suétone ?


Lors de la séance précédente, dans les deux classes, les élèves concluent quasi unanimement à la folie du princeps  : ses tenues sont risibles. L’étude du dernier extrait de Suétone, alors qu’ils ont retrouvé les divinités évoquées et trouvé des liens intéressants avec Caligula n’a pas permis une réflexion plus approfondie . C’est pourquoi on étudie l’étymologie des mots de la folie ( mania, insania, psych-, path-) avec les élèves tout en cherchant un moyen de les faire réfléchir autrement sur la figure de Caligula convoquée par Suétone.
L’usage du numérique est choisi, car il permettra une confrontation directe des élèves à la problématique , en toute autonomie. Les élèves de troisième ayant travaillé en septembre sur les représentations du pouvoir en Arts Plastiques, ils réinvestiront peut-être ce qui a été fait.

L’ objectif sera donc d’ amener les élèves à proposer d’autres hypothèses personnelles sur le comportement de Caligula en les incitant à comparer la description de Suétone à la représentation d’une personnalité politique d’une autre époque, sans l’intervention du professeur . Ce sera aussi l’occasion d’utiliser un dictionnaire latin/ français en ligne, le Glosbe, qui offre des traductions en latin classique et moderne. Les élèves pourront ainsi se poser des questions sur les traductions à adopter ou à écarter.

Le travail se fait en salle informatique ( ou ordival avec wifi) sur un padlet commun, avec la consigne générale suivante : « observez comment d’autres personnalités politiques s’habillent pour paraître en public ».
La démarche à suivre est précisée : « copiez/collez l’image dans Thinglink et commentez les éléments qui vous semblent importants. Cherchez les mots latins qui correspondent à l’habit et à la coiffure. Vous pouvez utiliser ce dictionnaire » . Le lien vers le dictionnaire est donné.
L’outil numérique Thinglink permet en effet d’annoter des images ou des vidéos pour insérer des textes, des liens internet vers des pages, des vidéos, des images ou des cartes par exemple. Les élèves peuvent alors créer des liens entre différentes ressources et faire apparaître leur réflexion sur le support choisi.
Exemple de travail d’un binôme sur Thinglink : https://www.thinglink.com/scene/719207437424394242

Capture d’écran de la question posée, des consignes et des images proposées :


Lien vers le padlet : https://padlet.com/lauretheoden/zhg3upa37fmw

Les élèves écartent toutes les personnalités contemporaines et très peu s’intéressent aux photographies. Les œuvres le plus souvent retenues leur sont connues, mais la problématique change leur perception : ils connaissent le tableau de Louis XIV de Hyacinthe Rigaud, vu en arts plastiques en début d’année, mais ils redécouvrent le costume royal et s’intéressent aux détails de la tenue.
Le fait d’utiliser Thinglink oblige chaque binôme à regarder en détail l’image librement choisie dans le cadre de la problématique de la séance. Ils apprennent aussi à chercher dans un dictionnaire en ligne, faire des choix de traduction pertinents : chercher le mot latin pour « collant » est une aventure.
L’usage collectif du Padlet permet une émulation, notamment lors du commentaire des éléments importants : les élèves cherchent à varier leurs remarques lorsqu’ils travaillent sur la même œuvre. Peu à peu, des hypothèses nouvelles sur Caligula et sa tenue en public rapportée par Suétone vont se formuler.

Capture d’écran de quelques travaux de binômes :


Dans leurs remarques, les élèves soulignent entre autres que :

  • d’autres personnes de pouvoir  utilise[nt] ou s’attribue[nt] des caractères [...] Caligula n’est peut être pas si fou que ça .
  • Louis XIV porte des vêtements tel[s] que ceux de Caligula
  • la tenue et les modes ( qui influent sur notre façon de percevoir des vêtements) et les symboles portés par ceux-ci changent avec le temps (…). Cependant même chez les Romains s’habiller en femme n’est pas une mode très populaire
  •  [Staline] se prend pour quelqu’un qu’il n’est pas, comme Caligula qui se prend pour un dieu vivant 
  •  Napoléon III s’habille comme un militaire ( …) ce qui lui permet de se rapprocher des hommes. Au contraire Caligula se rapproche des dieux 

Leur perception de Caligula se nuance donc lors de ce travail.

Séance 3 : Formulation d’hypothèses nouvelles sur l’apparente folie de Caligula lors de ses apparitions publiques


De retour en classe, chaque binôme présente à la classe le résultat de son travail, qui a duré une séance. Il utilise le Padlet et le document travaillé avec Thinglink. Ce dernier outil permet aux élèves de développer un discours sans lecture de trace écrite, ce qui les incite à travailler leur prise de parole.
Cette présentation est utile à la démarche collective de la classe, puisque des idées communes sont mises en lumière, d’autres sont discutées par des groupes ayant choisi les mêmes documents iconographiques . Chacun cherche en outre à ne pas simplement répéter simplement ce qui a déjà été proposé par d’autres et approfondit par conséquent sa réflexion personnelle. Des élèves moins investis lors de la séance informatique développent ainsi des propos enrichissants à l’oral, soucieux de participer à l’effort commun.
Le travail aboutit finalement à une synthèse répondant à la problématique proposée, collective pour une classe par manque de temps, individuelle pour la seconde.

Conclusion sur l’usage du numérique pour répondre à la problématique choisie sur la figure de Caligula


les élèves ont été amenés à réfléchir seuls sur Caligula et ont élaboré des réflexions intéressantes, sans se les voir imposées : l’idée de vouloir devenir un dieu de son vivant et par conséquent la rupture de Caligula avec le principat pensé par Auguste, ce qui explique en partie sa soudaine défaveur auprès du peuple. Ils ont aussi souvent développé l’idée du regard posé sur une œuvre ou un événement historique qui n’est forcément pas le leur des siècles plus tard en réalisant que l’oeil du contemporain n’est pas le nôtre.

Ils ont d’eux-mêmes remis à distance l’évocation de Suétone en relisant le texte avec un regard plus critique .

La restitution en classe avec le Padlet a créé des échanges stimulants entre les groupes, tout en évitant la lecture de notes écrites.

L’outil Thinglink a permis un travail précis sur les documents proposés et une émulation qui a enrichi les développements écrits et oraux.

Les élèves se sont attachés aux détails des œuvres et ont manipulé un dictionnaire bilingue en ligne, écartant les traductions qui leur paraissaient incorrectes. Ils ont aussi découvert la notion de latin moderne.

Si la suspicion de la folie , sans doute justifiée, n’a pu être levée, ces trois séances ont permis de retrouver un regard circonspect face à l’histoire des principes écrite par Suétone. La figure de Caligula s’est esquissée avec plus de nuances et ceci du fait des élèves eux-mêmes.