20 jui. 2007

La lettre au théâtre en première L


 

Objectifs :

  • le théâtre
  • l’épistolaire
  • l’énonciation

par Mr Denis Lejay, professeur au lycée François Couperin
de Fontainebleau


 

Corpus

Racine, Bajazet, acte IV, scène 1 (en entier)
En l’absence du sultan Amurat, Roxane règne sur le sérail : la vie de Bajazet est en son pouvoir. S’il l’épouse, il aura la vie sauve. Mais Bajazet et Atalide s’aiment. Bien qu’elle ait demandé à Bajazet de feindre d’aimer Roxane, Atalide a laissé percer sa jalousie.

Molière, L’Ecole des femmes, acte III, scène 4 (de " Mais il faut qu’en ami ... " à " ... chienne ! ")

Marivaux, Les Fausses confidences, acte II, scène 14 (de " Déterminée, Madame ... " à " ... ne m’a averti de rien ").
Dorante aime Araminte, une riche veuve dont il est l’intendant. Pour obtenir l’aveu de cet amour, Araminte va lui faire croire qu’elle a décidé d’épouser le comte Dorimont. Elle vient d’annoncer qu’elle est déterminée à épouser le comte.

Musset, On ne badine pas avec l’amour, acte III, scène 2 (de " A la soeur Louise, au couvent de ..." à "... le billet que voici")
Camille refuse d’épouser Perdican et déclare vouloir être religieuse. Perdican vient d’intercepter une lettre adressée pas Camille à soeur Louise.

E. Rostand, Cyrano de Bergerac, acte V, scène 5

 

Introduction à la séquence

Au théâtre, la lettre conserve ses caractéristiques génériques, mais s’apparente aussi à certaines formes de discours théâtraux, comme l’aveu ou le récit.

Intégrée dans cet autre genre, elle contribue en effet encore, comme dans le roman épistolaire, à l’accréditation de la fiction. Mais, ici, elle renvoie à un lieu hors de la scène qui donne une profondeur au spectacle. D’autre part, elle exprime l’intimité. Proche du récit par ce renvoi à un autre lieu et à un autre moment ; proche de l’aveu par le dévoilement de l’intime. Mais l’auteur de la lettre est absent : un obstacle en est la cause, le plus souvent un conflit. De plus, donnée pour de l’écrit, alors que la parole théâtrale est ce " compromis entre deux langages, le dit et l’écrit " ( Larthomas), la lettre revêt un caractère plus solennel, voire péremptoire.
A tous égards donc, la lettre constitue un événement théâtral.

D’où ces enjeux :

- la fonction dramaturgique de la lettre

- la lettre objet et moment du spectacle : comment est-elle lue ? Comment réagissent les auditeurs ?

D’où ces outils d’analyse et ces activités :

- Langue : étude de l’énonciation

- Oral : lectures des lettres

- Ecriture : écriture et réécriture de lettres

- Evaluation finale : dissertation sur le pouvoir de l’épistolaire.

L’étude est projetée en fin d’année : elle permet l’approfondissement de certaines connaissances et une préparation directe et ultime à l’E.A.F.

 

Déroulement de la séquence

Séance 1 : texte de Racine

- Objectifs : l’efficacité théâtrale de la lettre et la mise en place d’un certain tragique

- Modalités : lecture analytique fondée sur un travail préparatoire et sur des moments de recherche pendant la séance.

- Activités et sens - modulable - à construire :

  • les mouvements scéniques déclenchés par la lettre comme objet ; l’objet- lettre, et par sa lecture - rédaction de didascalies par les élèves
    Exploitation possible : une crise manifestée et aggravée par la lettre.
  • progression de la lettre - prosodie : rimes et mètres délimitent des strophes en décalage parfois avec la syntaxe
    Sens à construire : l’affirmation de l’amour au risque de la mort : " tout ou rien. "
  • l’énonciation : la modalité des phrases et le jeu des pronoms :
    impuissance d’Atalide : une fatalité

Bilan : l’objet-lettre anime un dispositif spectaculaire ; son contenu amorce le tragique.

Prolongement possible : rédiger la lettre écrite précédemment par Atalide, lettre seulement évoquée, pour mettre en valeur l’efficacité dramaturgique de la lettre de Bajazet.

 

Séance 2 : texte de Molière

Intérêt du texte : la lettre comme événement et avènement. En effet, Agnès s’affirme en conquérant sa parole. D’autre part, pour Horace, une lettre touchante ; pour Arnolphe, une déconvenue cruelle.

Modalités : présentation d’analyses autonomes à partir de deux directives :
a) " Une lettre écrite par une ingénue ? "
b) " Analyse de la progression de la lettre fondée sur l’étude de la variation des sens de dire ".

Les attentes et les éléments d’une reprise fondée sur deux moyens d’analyse : lexique et stylistique
1) étude précise de la syntaxe de la lettre, des rythmes, de l’imprécision de certains connecteurs.
2) dire signifie " exprimer, avouer, affirmer, déclarer " ; quatre moments apparaissent : l’ aveu de la difficulté à écrire, l’aveu de l’amour, le rejet des propos d’Arnolphe, la demande de franchise. A compléter par l’étude des valeurs de mais et par le commentaire de l’élaboration rhétorique finale.
Conclusion : la lettre comme acte et affirmation de soi.

Prolongement ou prélude de l’analyse, selon les réactions de la classe : des lectures du texte par les élèves ; on jouera sur les silences et l’intensité de la voix. Analyse attendue : Horace porte amoureusement la parole d’Agnès. De là cette question : y a-t-il finalement une beauté des maladresses d’Agnès ?

Un projet de mise en scène prendra nécessairement en compte Arnolphe dont on envisagera le jeu en rédigeant des didascalies.

Bilan : une scène touchante et comique : l’interférence subtile des registres.

Fin de la séance : les élèves rédigent une confrontation ordonnée des deux lettres.

 

Séance 3 : texte de Musset

Spécificité du texte : comme chez Molière, on note la présence d’un tiers exclu,- ici, Perdican,- mais la lettre interceptée est insérée dans un monologue et déclenche un parcours d’émotions, un mouvement du saisissement au ressaisissement. On étudiera les phases de ce mouvement et ses manifestations scéniques, manifestations inscrites dans le texte, inférées par lui.

Moyen de l’analyse : l’énonciation.

Cet outil peut ouvrir les pistes suivantes :

  • le monologue est un dialogue avec soi. Perdican surprend une situation d’échange extérieure à lui. Ce moment s’apparente à une scène à témoin caché.
  • une mise à distance progressive : on prendra appui sur les citations étonnées, sur on pour désigner Camille, sur l’emploi de la troisième personne pour désigner la nouvelle adversaire.
  • diverses lectures tenteront de marquer l’évolution vers la reprise de contrôle
  • texte et mise en scène : à partir du retour de l’image persistante du poignard (le " poignard dans le coeur ") on peut percevoir la progression du monologue : la lettre comme poignard - la lettre analysée - le poignard retiré - la riposte. Cette image structurante est porteuse d’une mise en scène.

 

Séance 4 : texte de Marivaux

Les deux extraits suivants mettent en scène l’auteur de la lettre : Araminte, puis Cyrano.
Chez Marivaux, l’écriture de la lettre est simulée pour piéger Dorante. Chez Rostand, l’écrit est doublement oralisé : la lettre est lue puis récitée, en fait actualisée pour être une parole en situation. En effet, Cyrano se dévoile à Roxane comme auteur de cette lettre ancienne et la réactualise pour faire des adieux qui se veulent d’autant plus émouvants qu’ils sont voilés.

Pour préparer la séance, les élèves réécrivent le texte de Marivaux en prenant modèle sur Musset : Dorante intercepte la lettre ; les élèves rédigent un monologue en reprenant des procédés du texte de Musset .
Exploitation du travail en cours de séance : mises en parallèle des deux textes pour faire comprendre que Marivaux joue sur le motif de la lettre interceptée, mais le tiers exclu est ici le vrai destinataire et le scripteur. De là un effet de concentration : une manipulation et une représentation conjointe des effets de la manipulation.

Protocole, au gré des réactions des élèves :

  • la pression exercée par Araminte, sa cruauté : voir par exemple l’enchaînement par la reprise de assuré, l’éloge du mérite du Comte qui rappelle l’éloge adressé à Dorante au début de la pièce.
  • lectures : les apartés manifestent une seconde voix dans chaque personnage : le jeu du masque et du moi.
  • la comparaison avec le monologue écrit par les élèves permet une étude du comique ; celui-ci résulte d’une mise à distance redoublée : le spectateur voit Araminte observant Dorante. D’où, non pas une mise en scène, mais, plus modestement, une mise en espace pour faire voir qu’Araminte est finalement prise à son propre piège. Une vérité inattendue se manifeste ici d’une manière plaisante, car la manoeuvre visant à l’exclusion de Dorante précipite les sentiments amoureux d’Araminte, l’instigatrice du piège.

 

Séance 4 : texte de Rostand

L’émotion de ce premier volet du dénouement sera perçue par une prise en compte de la double destination : la lecture de la lettre de Christian aboutit à une révélation pour Roxane, mais elle est perçue, par le spectateur qui sait que Cyrano est mortellement blessé, comme un chant d’adieu en raison d’une actualisation du texte de la lettre. Un pathétique provoqué par le refus du pathétique.

- un duo lyrique : deux discours sont tressés, se rejoignent et s’élèvent dans un double crescendo. On peut parvenir à cette lecture par l’étude des interruptions et la reconstitution des phrases interrompues. Le double crescendo : travail de lecture.


- le chant du cygne : la lettre remotivée. Une reconstitution de la lettre montre qu’elle ne forme pas un discours autonome, mais qu’elle est liée, par les rimes notamment, au discours de Roxane, ancrée dans la situation représentée. On analyse cette élégie au lyrisme assez convenu par l’examen des temps verbaux, des répétitions et des images.

Bilan : la lettre comme moment théâtral et comme poème. Rostand-Cyrano, le joueur.

 

Séance 5 : Evaluation finale

Une séance de confrontation en vue d’une dissertation dont le sujet sera libellé autour de cette phrase de Figaro dans Le Barbier de Séville de Beaumarchais : " une lettre a bien du pouvoir ". On rappelle ici les incidences psychologiques et la fonction dramaturgique de la lettre, puis on analyse les causes de cette efficace. Enoncé péremptoire et expression d’une maturation reçue comme expression du vrai en rupture avec un monde d’illusions, la lettre est toujours une révélation déterminante, une péripétie.

 

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