20 jui. 2007

Objet d’étude : le biographique (1re) ; convaincre, persuader et délibérer (1re)

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par
Bernard Martial, professeur au lycée Langevin Wallon
de Champigny-sur-Marne
(94)


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Bac Blanc - Première - VOIE TECHNOLOGIQUE

Durée
de l’épreuve : 4 heures

Tous les candidats doivent traiter obligatoirement
les mêmes questions communes et choisir pour la seconde partie de l’épreuve
l’un des trois sujets au choix. Ne traitez pas les trois sujets !


Textes

Texte A. LETTRE A
MADAME DE FRANCUEIL
, Jean-Jacques Rousseau (1751)

C’est dans cette
lettre à Madame de Francueil, belle-fille de Madame Dupin chez qui il travaille
alors comme secrétaire, que Rousseau parle pour la première fois
ouvertement de l’abandon des enfants qu’il a eus avec Thérèse Levasseur
(cinq entre 1746 et 1753). Il est un peu forcé de s’expliquer car la mère
de Thérèse n’a pu s’empêcher d’en parler à Madame Dupin.
C’est le seul texte qui soit contemporain des événements.

A Madame de Francueil, A Paris le 20 avril 1751

Oui, madame, j’ai mis mes enfants aux Enfants-Trouvés ; j’ai chargé de leur entretien l’établissement fait pour cela. Si ma misère et mes maux m’ôtent le pouvoir de remplir un soin si cher, c’est un malheur dont il faut me plaindre, et non un crime à me reprocher. Je leur dois la subsistance, je la leur ai procurée meilleure ou plus sûre au moins que je n’aurais pu la leur donner moi-même ; cet article est avant tout [1]. Ensuite vient la déclaration de la mère qu’il ne faut pas déshonorer [2].

Vous connaissez ma situation, je gagne au jour la journée mon pain avec assez de peine ; comment nourrirais-je encore une famille ? Et si j’étais contraint de recourir au métier d’auteur, comment les soucis domestiques et les tracas des enfants me laisseraient-ils, dans mon grenier, la tranquillité d’esprit nécessaire pour un travail lucratif ? Les écrits que dicte la faim ne rapportent guère et cette ressource est bientôt épuisée. Il faudrait donc recourir aux protections, à l’intrigue, au manège, briguer quelque vil emploi ; le faire valoir par les moyens ordinaires, autrement il ne me nourrira pas, et me sera bientôt ôté ; enfin, me livrer moi-même à toutes les infamies pour lesquelles je suis pénétré d’une si juste horreur. Nourrir, moi, mes enfants et leur mère, du sang des misérables ! Non, madame, il vaut mieux qu’ils soient orphelins que d’avoir pour père un fripon.

Accablé d’une maladie douloureuse et mortelle, je ne puis espérer encore une longue vie ; quand je pourrais entretenir, de mon vivant, ces infortunés destinés à souffrir un jour, ils payeraient chèrement l’avantage d’avoir été tenus un peu plus délicatement qu’ils ne pourront l’être où ils sont. Leur mère, victime de mon zèle indiscret, chargée de sa propre honte et de ses propres besoins, presque aussi valétudinaire [3], et encore moins en état de les nourrir que moi, sera forcée de les abandonner eux-mêmes, et je ne vois pour eux que l’alternative de se faire décrotteurs ou bandits, ce qui revient au même. Si di moins leur état était légitime, ils pourraient trouver plus aisément des ressources. Ayant à porter à la fois le déshonneur de leur naissance et celui de leur misère, que deviendront-ils ?

Que ne me suis-je marié, me direz-vous ? Demandez à vos injustes lois, madame. Il ne me convenait pas de contracter un engagement éternel, et jamais on ne me prouvera qu’aucun devoir m’y oblige. Ce qu’il y a de certain, c’est que je n’en ai rien fait, et que je n’en veux rien faire. « Il ne faut pas faire des enfants quand on ne peut pas les nourrir. » Pardonnez-moi, madame, la nature veut qu’on en fasse puisque la terre produit de quoi nourrir tout le monde ; mais c’est l’état des riches, c’est votre état qui vole au mien le pain de mes enfants. La nature veut aussi qu’on pourvoie à leur subsistance ; voilà ce que j’ai fait ; s’il n’existait pas pour eux un asile, je ferais mon devoir et me résoudrais à mourir de faim moi-même plutôt que de ne pas les nourrir. Ce mot d’Enfants-Trouvés vous en imposerait-il, comme si l’on trouvait ces enfants dans les rues, exposés à périr si le hasard ne les sauve ? Soyez sûre que vous n’auriez pas plus d’horreur que moi pour l’indigne père qui pourrait se résoudre à cette barbarie : elle est trop loin de mon cœur pour que je daigne m’en justifier. Il y a des règles établies ; informez-vous de ce qu’elles sont, et vous saurez que les enfants ne sortent des mains de la sage-femme que pour passer dans celles d’une nourrice. Je sais que ces enfants ne sont pas élevés délicatement : tant mieux pour eux, ils en deviennent plus robustes ; on ne leur donne rien de superflu, mais ils ont le nécessaire ; on n’en fait pas des messieurs, mais des paysans ou des ouvriers. Je ne vois rien, dans cette manière de les élever, dont je ne fisse choix pour les liens. Quand j’en serais le maître, je ne les préparerais point, par la mollesse, aux maladies que donnent la fatigue et les intempéries de l’air à ceux qui n’y sont pas faits. Ils ne sauraient ni danser, ni monter à cheval ; mais ils auraient de bonnes jambes infatigables. Je n’en ferais ni des auteurs ni des gens de bureau ; je ne les exercerais point à manier la plume, mais la charrue, la lime ou le rabot, instruments qui font mener une vie saine, laborieuse, innocente, dont on n’abuse jamais pour mal faire, et qui n’attire point d’ennemis en faisant bien. C’est à cela qu’ils sont destinés ; par la rustique éducation qu’on leur donne, ils seront plus heureux que leur père.

[1] « Cet article est avant tout » : c’est le point le plus important.
[2] « La déclaration de leur mère » : le fait de dévoiler le nom de leur mère.
[3] Valétudinaire : en mauvaise santé.

 


Texte B : SENTIMENT DES CITOYENS, pamphlet anonyme (1764)

Alors
qu’on les range généralement sous la même bannière
de la " philosophie des lumières ", Rousseau et Voltaire ont
en réalité des points de vue souvent opposés et contradictoires.
La querelle entamée dès 1755 par le biais de publications s’amplifie
après la publication de la lettre à D’Alembert où Rousseau
s’attaque au théâtre et au parti philosophique. Dans Les Lettres
écrites de la montagne, Rousseau qui vient de voir censuré l’Emile
met en cause Voltaire. En décembre176 la réplique tombe avec la
publication du pamphlet anonyme Le Sentiments des citoyens, violent réquisitoire
contre Rousseau. On sait aujourd’hui qu’il est attribué à Voltaire.

Nous avons plaint Jean-Jacques Rousseau, ci-devant citoyen de notre ville, tant qu’il s’est borné dans Paris au malheureux métier d’un bouffon qui recevait des nasardes à l’Opéra […] Aujourd’hui la patience n’est-elle pas lassée quand il ose publier un nouveau libelle dans lequel il outrage avec fureur la religion chrétienne, la réformation qu’il professe, tous les ministres du saint Evangile, et tous les corps de l’Etat ? La démence ne peut plus servir d’excuse quand elle fait commettre des crimes. […]

Est-il permis à un homme né dans notre ville d’offenser à ce point nos pasteurs, dont la plupart sont nos parents et nos amis, et qui sont quelquefois nos consolateurs ? Considérons qui les traite ainsi : est-ce un savant qui dispute contre des savants ? Non c’est l’auteur d’un opéra et de deux comédies sifflées. Est-ce un homme de bien qui, trompé par un faux zèle, fait des reproches indiscrets à des hommes vertueux ? Nous avouons avec douleur et en rougissant que c’est un homme qui porte encore les marques funestes de ses débauches, et qui, déguisé en saltimbanque, traîne avec lui de village en village, et de montagne en montagne, la malheureuse dont il fit mourir la mère, et dont il a exposé les enfants à la porte d’un hôpital en rejetant les soins qu’une personne charitable voulait avoir d’eux, et en abjurant tous les sentiments de la nature comme il dépouille ceux de l’honneur de la religion. C’est donc là celui qui ose donner des conseils à nos concitoyens (nous verrons bientôt quels conseils) ! C’est donc là celui qui parle des devoirs de la société ! Certes il ne remplit pas ces devoirs quand, dans le même libelle, trahissant la confiance d’un ami, il fait imprimer une de ses lettres pour brouiller ensemble trois pasteurs. C’est ici qu’on peut dire, avec un des premiers hommes de l’Europe, de ce même écrivain, auteur d’un roman d’éducation, que, pour élever un jeune homme, il faut commencer par avoir été bien élevé.[…]

Il suffit d’avertir que la ville qu’il veut troubler le désavoue avec horreur. S’il a cru que nous tirerions l’épée pour le roman d’Emile, il peut mettre cette idée dans le nombre de ses ridicules et de ses folies. Mais il faut lui apprendre que si l’on châtie légèrement un romancier impie, on punit capitalement un vil séditieux.

 

Texte
C : LES CONFESSIONS, de Jean-Jacques Rousseau (1769-1770)

C’est
en partie pour répondre aux nombreuses attaques dont il est l’objet mais
aussi pour se justifier devant la postérité que Rousseau entame
dès 1765 la rédaction des Confessions. Dans le livre VIII, rédigé
entre 1769 et 1770, il revient sur une des questions les plus délicates
qui l’ont poussé à se " confesser " : l’abandon des enfants.

Tandis que je philosophais sur les devoirs de l’homme, un événement vint me faire mieux réfléchir sur les miens. Thérèse devint grosse pour la troisième fois. Trop sincère avec moi, trop fier en dedans pour vouloir démentir mes principes par mes œuvres, je me mis à examiner la destination de mes enfants, et mes liaisons avec leur mère, sur les lois de la nature, de la justice et de la raison, et sur celle de cette religion pure, sainte, éternelle comme son auteur, que les hommes ont souillée en feignant de vouloir la purifier, et dont ils n’ont plus fait, par leurs formule, qu’une religion de mots, vu qu’il en coûte peu de prescrire l’impossible quand on se dispense de le pratiquer.

Si je me trompai dans mes résultats, rien n’est plus étonnant que la sécurité d’âme avec laquelle je m’y livrai. Si j’étais de ces hommes mal nés, sourds à la douce voix de la nature, au-dedans desquels aucun vrai sentiment de justice et d’humanité ne germa jamais, cet endurcissement serait tout simple. Mais cette chaleur de cœur, cette sensibilité si vive, cette facilité à former des attachements, cette force avec laquelle ils me subjuguent, ces déchirements cruels quand il les faut rompre, cette bienveillance innée pour mes semblables, cet amour ardent du grand, du vrai, du beau, du juste, cette horreur du mal en tout genre, cette impossibilité de haïr, de nuire, et même de vouloir, cet attendrissement, cette vive et douce émotion que je sens à l’aspect de tout ce qui est vertueux, généreux, aimable : tout cela peut-il jamais s’accorder dans la même âme, avec la dépravation qui fait fouler aux pieds, sans scrupule, le plus doux des devoirs ? Non, je le sens, et le dis hautement, cela n’est pas possible. Jamais un seul instant de sa vie Jean-Jacques n’a pu être un homme sans sentiment, sans entrailles, un père dénaturé. J’ai pu me tromper, mais non m’endurcir. Si je disais mes raisons, j’en dirais trop. Puisqu’elles ont pu me séduire, elles en séduiraient bien d’autres : je ne veux pas exposer les jeunes gens qui pourraient me lire à se laisser abuser par la même erreur. Je me contenterai de dire qu’elle fut telle, qu’en livrant mes enfants à l’éducation publique, faute de pouvoir les élever moi-même, en les destinant à devenir ouvriers et paysans, plutôt qu’aventuriers et coureurs de fortunes, je crus faire un acte de citoyen de père ; et je me regardai comme un membre de la république de Platon. Plus d’une fois, depuis lors, les regrets de mon cœur m’ont appris que je m’étais trompé ; mais, loin que ma raison m’ait donné le même avertissement, j’ai souvent béni le ciel de les avoir garantis par là du sort de leur père, et de celui qui les menaçait quand j’aurais été forcé de les abandonner. Si je les avais laissés à Madame d’Epinay ou à Madame de Luxembourg, qui, soit par amitié, soit par générosité, soit par quelque autre motif, ont voulu s’en charger dans la suite, auraient-ils été plus heureux, auraient-ils été élevés du moins en honnêtes gens ? Je l’ignore ; mais je suis sûr qu’on les aurait portés à haïr, peut-être à trahir leurs parents : il vaut mieux cent fois qu’ils ne les aient point connus.

Mon troisième enfant fut donc mis aux Enfants-Trouvés, ainsi que les premiers, et il en fut de même des deux suivants ; car j’en ai eu cinq en tout. Cet arrangement me parut si bon, si sensé, si légitime, que si je ne m’en vantais pas ouvertement, ce fut uniquement par égard pour la mère ; mais je le dis à tous ceux à qui j’avais déclaré nos liaisons ; je le dis à Diderot, à Grimm ; je l’appris dans la suite à Madame d’Epinay, et dans la suite encore à Madame de Luxembourg, et cela librement, franchement, sans aucune espèce de nécessité, et pouvant aisément le cacher à tout le monde ; car la Gouin était une honnête femme, très discrète, et sur laquelle je comptais parfaitement. Le seul de mes amis à qui j’eus quelque intérêt de m’ouvrir fut le médecin Thierry, qui soigna ma pauvre tante dans une de ses couches où elle se trouva fort mal. En un mot, je ne mis aucun mystère à ma conduite, non seulement parce que je n’ai jamais rien su cacher à mes amis, mais parce qu’en effet je n’y voyais aucun mal. Tout pesé, je choisis pour mes enfants le mieux, ou ce que je crus l’être. J’aurais voulu, je voudrais encore avoir été élevé et nourri comme ils l’ont été.

 

Texte D : VOLTAIRE-ROUSSEAU,
Jean-François Prévand (1991)

Le dramaturge Jean-François
Prévand imagine qu’un jour d’octobre 1765 Jean-Jacques Rousseau vient rendre
visite à Voltaire dans sa propriété de Ferney, près
de la frontière suisse. Il mène une enquête pour savoir qui
est l’auteur du pamphlet anonyme qui circule contre lui et ils sont amenés
à aborder de nombreux sujets dont les
Confessions et l’abandon des enfants.
Cette rencontre n’a pas eu lieu mais tout ce qui est dit dans la pièce
est vrai : soit l’auteur cite directement les textes des deux auteurs soit il
s’appuie sur des travaux d’historien. Pour faire une comédie qui ne manque
pas d’allant et d’humour.

***

Ce texte est sous droits d’auteur et ne peut être reproduit ici. Nous indiquons le début et la fin du texte.

***

VOLTAIRE : (s’emportant tout d’un coup) Vous vous croyez un Saint Augustin avec vos « Confessions » !... Malheureusement chez vous la confidence tourne le plus souvent à l’apologie !

ROUSSEAU : (pesant ses mots) Encore moi, ai-je le courage d’avouer. (Moment d’affrontement crucial où l’on pense que tout va éclater) Oui, Monsieur, j’ai mis mes cinq enfants aux Enfants-Trouvés !.... J’ai chargé de leur avenir cet établissement fait pour cela !

[...]

VOLTAIRE : Regardez-vous vous-même, pourchassé, méprisé, en exil comme moi, toutes vos oeuvres vilipendées, censurées… et tout cela parce que pouvoir et religion ne sont pas séparés… les infâmes se font hystériques parce qu’ils savent qu’ils ont perdu la partie. Et c’est le moment que vous choisissez pour nous attaquer parce que cela fait joli et mode de péter contre l’intelligence. Il ne faut pas se tromper de camp, Jean-Jacques. Je suis pour la tolérance, je suis contre la censure, mais il faut vous faire taire et j’en suis désolé pour vous.

 

Ecriture


I. PREMIERE PARTIE : QUESTIONS COMMUNES (6 points)

En vous
appuyant sur les textes du corpus vous répondrez d’abord aux questions
suivantes :
1. A quels genres et registres littéraires appartiennent
ces textes. A quel public s’adressent-ils et dans quels buts ?
2. Montrez en
quoi le texte D s’appuie sur les trois textes précédents.


 

II. DEUXIEME PARTIE : SUJET AU CHOIX (14 points)

Vous traiterez l’un de ces trois sujets (précisez le sujet
choisi au début de votre copie)

Sujet I : COMMENTAIRE DES TEXTES
A et C

Vous ferez le commentaire comparé des textes A et B de
Rousseau en vous inspirant du parcours de lecture suivant :

- La principale
confession de Rousseau
- Les arguments employés par Rousseau pour justifier
ses actes
- Le portrait de Rousseau qui se dégage de ces textes

 

Sujet
II : DISSERTATION

La littérature doit-elle servir à l’auteur
de parler de soi ou au contraire de s’engager dans des débats collectifs
 ?

Vous répondrez à cette question en un développement
composé prenant appui sur les textes du corpus, les textes que vous avez
étudiés en classe et vos propres lectures

 

Sujet III : INVENTION

Jean-Jacques
Rousseau dans le texte 1 répond à une lettre de Madame de Francueil.
Imaginez la lettre qu’elle aurait pu lui écrire avant ou après ce
texte du 20 avril 1751. L’argumentation doit tenir compte de celle de Rousseau
et proposer d’autres arguments sur le sujet évoqué.

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