Lettres
&
Langues et culture de l'Antiquité

  Accueil > En classe > Écriture > Il faut sauver Boule de Suif

Il faut sauver Boule de Suif

08 / 11 / 2019 | le GREID Lettres


par Françoise Cahen, professeur au lycée M.Perret à Alfortville

Niveau(x) : Seconde (possibilité d’adapter cette proposition pour une classe de 4e)


Durée  : 4 heures


Objectifs  :

  •  Appropriation de la nouvelle de Maupassant
  •  Ecriture et publication collaborative de dénouements alternatifs
  •  Réflexion sur la force et les faiblesses du personnage de Boule de Suif
  • Réflexion sur les possibles du texte littéraire


Contexte  :
• Une séquence autour du naturalisme


Supports  :
Boule de Suif de Maupassant


Outils numériques :

  • le site Framapad pour l’écriture collaborative
  • une page Padlet pour le partage des brouillons
  • le site ScribaEpub pour la publication


Démarches et activités :
• Expliquer d’emblée la mission et l’ensemble du projet
• Analyse de la nouvelle : trouver des points de fragilité du récit
• Partage des moments de bifurcations du récit et écriture d’une première version des dénouements alternatifs
• Correction et amélioration des récits
• Mise en ligne sur le site ScribaEpub


Apport spécifique du numérique :
• Faire œuvre collective : les élèves lisent ensuite les textes de leurs camarades
• Rendre public le travail de la classe : cela augmente la qualité des productions des élèves
• Publier un livre interactif : les dénouements alternatifs sont cliquables
• Ajouter de la musique ou des illustrations


 

Détail de l’activité


Les élèves avaient préalablement lu la nouvelle chez eux, et connaissaient à l’avance leur mission : « Sauver Boule de Suif ». Comme le personnage est spécialement touchant et victime d’injustice, l’accroche a semblé d’emblée efficace. Le dispositif d’ensemble du projet, parvenir à écrire collectivement un livre interactif, était explicite. Les élèves ont été aussi sensibles à cet aspect du projet : leur travail serait destiné à être publié en ligne, donc lu par d’autres.


D’abord les élèves ont eu à repérer dans la nouvelle des moments particuliers où le destin de Boule de Suif aurait pu basculer. Cela revient à détecter des nœuds du récit ou des détails fragiles qui constituent donc autant de points de bascules virtuels. Une élève, par exemple, a relevé ce moment, qui passe un peu inaperçu, pendant lequel Boule de Suif quitte l’auberge pour se rendre à un baptême. Ce moment sert aux autres personnages pour s’entendre entre eux, mais il ne profite pas à Boule de Suif, alors même qu’on pourrait y voir l’occasion d’une échappée… D’autres élèves ont estimé que c’est au moment où Cornudet veut entrer dans sa chambre que les choses auraient pu tourner d’une autre façon, et souvent ce personnage de Cornudet est évoqué comme un allié possible. Nous avons fait en classe entière une liste des onze moments ressentis par les élèves comme des bascules possibles, en profitant de ce temps de partage : chacun explique pourquoi ce nœud du récit aurait pu admettre une suite différente. Le texte est alors perçu différemment par les élèves, comme une série de choix faits par l’auteur. Cette façon de lire le texte les met davantage en position d’écrivains.


Nous tirons ensuite ces points de bascule au sort afin qu’ils soient répartis dans la classe, les élèves sont par groupes de deux ou trois. Ensuite, en salle informatique, nous commençons l’écriture des dénouements alternatifs sur Framapad. Plusieurs critères de réussite sont dégagés : rester fidèle au style et au contexte de la nouvelle naturaliste du XIXe, assurer à Boule de Suif un sort heureux en s’appuyant sur les éléments de la nouvelle qui ont précédé dans le récit, avoir une syntaxe et une orthographe correctes, structurer son dénouement en plusieurs étapes. Framapad permet aux élèves de continuer à distance l’écriture à deux ou trois : c’est une page collaborative. Ils ont quelques jours pour finir chez eux cette première version du récit et déposent ensuite le lien de leur Framapad sur le Padlet de la classe.


Lors de la deuxième séance en classe, les élèves ont trouvé sur le Padlet les remarques du professeur en dessous de chaque production, pour corriger, et améliorer leurs écrits. Les plus avancés ont eu le temps de préparer des projets de couverture du livre ou de travailler sur les musiques accompagnant la nouvelle. Le travail est ainsi différencié : des consignes supplémentaires sont laissées sur le Padlet pour les élèves qui sont en avance. D’autres élèves sont plus lents et ont besoin de tout le temps pour améliorer leur écrit, avec un étayage de leur professeure.


Le bilan de ce travail est très positif, pour une classe où une assez grande proportion d’élèves se déclarent en arrivant en seconde plutôt en difficultés en français : les textes sont assez longs et le style est soigné. Mais les changements de l’intrigue opérés par les élèves sont révélateurs de questions assez profondes. En effet, le dialogue qu’ils ont imaginé entre le Comte et Boule de Suif semble soulever des questions cruciales concernant la question du consentement : même une femme comme elle a le droit de refuser une relation, et c’est ce qu’elle ose faire valoir ici face au Comte, au lieu de se laisser impressionner par son statut comme dans la nouvelle de Maupassant.


Le choix du crime de Cornudet ou bien du lieutenant prussien fait de Boule de Suif une héroïne audacieuse, violente, avec des solutions plus radicales et la nouvelle se transforme en récit d’aventures à sensations.


L’échappée qui fait suite à l’escapade de Boule de Suif dans un baptême, profite bien de la faille discrète offerte par le récit initiale, comme une anfractuosité de la nouvelle, où le personnage pourrait disparaître.


La lecture des propositions des élèves désacralise le récit en les rapprochant de l’expérience de l’écrivain : la nouvelle de Maupassant (que nous publions tout de même intégralement, augmentée des récits alternatifs sous la forme d’hypertextes connectés) n’est au fond qu’une série de choix effectués par l’auteur et chacun d’entre eux pose question. Boule de Suif qui est un personnage fort, est pourtant restée captive du dispositif mis en scène par Maupassant : quels ont été ses freins ? La libération du personnage à différents moment de l’histoire par les élèves permet d’interroger la succession de ses empêchements.


Nous publions notre travail sur Scriba epub qui a une interface en italien. On peut y accéder de façon collaborative, ajouter des hyperliens, des musiques… La nouvelle de Maupassant devient « cliquable » pour qu’à chaque fois que les élèves proposent une alternative à l’histoire, le texte renvoie aux créations des élèves, par une mise en couleur des phrases charnières. Nous avons copié-collé le texte de Maupassant dans l’interface, puis celui des élèves (déjà rédigé dans Framapad) et il suffisait de créer des liens entre les pages correspondantes pour que les bons éléments soient reliés entre eux.


Le livre numérique : http://www.scribaepub.it/play.html?ebook=16534



 


De musiques d’ambiance prélevées sur des sites libres de droit, comme « Au bout du fil » peuvent être ajoutées aux textes. Les élèves qui avaient terminé leur récit en avance ont pu choisir d’assortir les passages de la nouvelle de Maupassant à des musiques. Les lycéen.nes travaillent ainsi les registres du récit. On peut imaginer ce type d’activité pour de nombreux textes, des poésies, etc. Cela crée pour le lecteur une atmosphère de lecture : c’est un peu comme une musique de film au cinéma : on sait qu’elle contribue à conditionner nos réactions.


Ce travail s’inscrit pleinement dans les nouveaux programmes de lycée, puisqu’il s’agit bien d’une écriture d’appropriation : les écrits d’intervention sont explicitement évoqués et recommandés dans les programmes. C’est un levier stimulant pour les élèves : le plaisir de lire est ainsi accompagné et renforcé par celui d’inventer.


Cette idée de sauver Boule de Suif vient d’un collègue, Miguel Degoulet, qui avait déjà sauvé Boule de Suif avec ses élèves sous forme « papier », inspiré par les écrits de Pierre Bayard. Pour les professeurs moins à l’aise avec les outils numériques, on peut imaginer des formes d’écriture plus classiques avec les mêmes consignes, mais seulement un papier et un crayon : on perd certes la dimension collaborative et interactive, mais on reste tout à fait dans la démarche d’écriture interventionniste.


La concrétisation de ce projet a été accélérée grâce à la lecture d’un essai de Sophie Rabau, intitulé Carmen pour changer : cette professeure de littérature comparée utilise l’écriture interventionniste à l’université pour faire réfléchir ses étudiants et démonter tous les rouages du récit, à travers l’étude mais aussi l’invention de variations. Elle montre que ce type d’exercice peut être un outil d’analyse puissant des œuvres, en passant par leur appropriation. Son travail sur Carmen de Mérimée est aussi érudit que convaincant, et peut inspirer de nombreux collègues.


Faire écrire à nos élèves des variations sur une œuvre, c’est leur donner l’occasion d’une relation intime avec celle-ci, puisqu’ils en deviennent les nouveaux auteurs. On peut bien sûr sauver de nombreux héros de la littérature : les missions littéraires de ce type à donner à nos élèves sont nombreuses et sur ce point la littérature est assez inépuisable. Sauvons Gervaise, sauvons Madame Bovary, sauvons Julien Sorel, même s’il peut sembler plus facile de travailler de manière plus resserrée sur une nouvelle.