Lettres
&
Langues et culture de l'Antiquité

Communication sur La Bruyère

20 / 06 / 2007 | le GREID Lettres

Pistes
pour l’étude des chapitres "De la cour" et "Des
grands"
dans Les Caractères

Conférence de Romain Lancrey-Javal, professeur
en CPGE.

 

Plan

I. Par où commencer ?
 1. La biographie

 2. Le contexte
et l’histoire

 3. La langue

 4. L’intitulé
du programme "Le moraliste et le pouvoir"

 5. L’intertexte

 6. La composition
du texte

I. Comment continuer ?

 
1.Genre
et discours

 1.1.Les
discours pratiqués

 1.2.Le
genre rhétorique de l’épidictique, de l’éloge et du
blâme

 1.3.Le
genre littéraire : la satire

 2. Forme
et objet

 2.1.
Les marques d’instabilité

 2.2.
Les marques d’extériorité

 2.3.
Les marques de répétition

3. L’ironie, comme tonalité ou comme
registre omniprésent

 1. L’ironie
comme polyphonie

 2. L’ironie
comme grand procédé rhétorique par lequel on signifie
autre chose que ce qu’on dit expressément.

 3. Définition
étymologique de l’ironie, l’art d’interroger

 

*

Par où commencer
 ? C’est un gros problème posé par Roland Barthes dans ses Essais
critiques
, à propos de toute ouvre. C’est un problème plus lourd
encore avec La Bruyère et les deux livres au programme cette année
en terminale L "De la Cour" et "Des Grands", selon l’objet d’étude
"Grands débat d’idées", sous l’intitulé "Le moraliste et le pouvoir".
Par où commencer avec les élèves ? Ce que je sais le mieux,
ce n’est pas mon commencement.

Mais je vais commencer
par soulever une demi-douzaine de problèmes, liés aux habitudes
que nous pouvons avoir quand nous commençons à lire une ouvre avec
des élèves. Commencer par la biographie de l’auteur, par le contexte,
par la compréhension de la langue, par une problématique officielle
("le moraliste et le pouvoir"), par l’intertexte ou plus généralement
la culture préalable requise, par la composition de l’ouvre. Puis
j’aborderai la question des approches plus approfondies qui me semblent
possible, à partir des notions de genre, de forme/sens, de tonalité
(l’ironie) que doivent avoir déjà un peu pratiquées nos élèves.
J’ai trouvé deux intitulés fracassants pour désigner mes deux orientations.
Première orientation : par où commencer ? deuxième orientation
 : comment continuer ? Je laisserai en suspens la question de
savoir comment finir. Difficile d’en finir avec ces livres des Caractères.
Et puis de Perceval au Procès, tout notre programme
cette année est un vivant éloge de l’inachevé.

 

I.
Par où commencer ?

Ces habitudes sont
des habitudes scolaires - et même maintenant parascolaires. Ces
ouvrages commencent, à l’occasion, par le résumé de l’ouvre. Imaginons
l’exercice demandé aux élèves : résumez les textes du programme.
Envisageable pour vérifier la lecture du Procès de Kafka
et de Welles, d’Un roi sans divertissement, de Perceval.
Mais pour ce qui est des Caractères, ou des deux livres au
programme des Caractères. Essayez. Le résultat ne peut être
que catastrophique.

Demander cela aux
élèves, c’est exposer l’homme qui a comme alibi d’avoir vu un film
de Jean-Luc Godard le soir du crime. La police lui demande de résumer
l’histoire du film. Et il n’est pas prêt de sortir de sa garde à
vue. Les Caractères ou les deux livres du programme ne sont pas
résumables. Les élèves pourraient le constater très vite ; Et ce
pourrait faire l’objet d’une première question à un premier cours.
Pourquoi ce texte ne se laisse-t-il pas résumer ? La réponse universitaire
serait que c’est parce que d’abord c’est de la littérature - et
la littérature, c’est justement ce qui ne se résume pas, selon Roland
Barthes, cela ne peut jamais se réduire à son signifié. Mais il
y a ici d’autres raisons. Tous les éléments qui permettent de résumer
un texte font défaut et c’est pourquoi on peut partir de cette notion
vague, proposée comme point de départ de la réflexion, la notion
de " formes brèves ". Tout ce qui relève d’une longueur qui pourrait
faire l’objet d’une concentration, d’une synthèse, d’une saisie
globale, tout cela fait défaut : la continuité (narrative, descriptive),
l’unité d’une thèse ou d’un réseau imaginaire, la cohésion d’un
discours. Et l’on peut partir de cette diversité même du non-résumable,
que La Bruyère a présenté autrement, l’indéfinissable, en l’expliquant
par son objet dans la remarque 3 " De la cour " : " Qui peut définir
la cour ? ".
On ne partira pas d’un résumé. De quoi pourra-t-on partir ? Les
points de départ les plus fréquents sont ici risqués.

1.
Premier point de départ : la biographie

Difficile de l’éviter
pour Kafka ; difficile de l’utiliser pour La Bruyère, sauf si on
en fait un protocole pour passer à autre chose - mais c’est sans
doute à éviter.
Deux raisons à cela ; et je crois qu’il est honnête de le dire aux
élèves. D’abord parce que factuellement on n’a très peu d’informations
sur la vie de La Bruyère - homme qui incarne la discrétion même
dans son siècle. Quant à son ouvre, c’est justement cette seule
ouvre des Caractères. Ensuite l’usage de la biographie est
hasardeux parce qu’on ne sait pas trop ce qui dans ces livres vient
des lectures - à partir de la traduction de Théophraste - et de
l’expérience directe retranscrite (le mode de présentation de l’ouvre
déjoue une séparation nette, encore plus que chez Montaigne, entre
méditation sur des lieux communs et témoignage personnel). A quoi
il faut ajouter - et l’on y reviendra - que l’usage de la première
personne du singulier, est souvent un indice tout relatif. Quel
" je " parle ici, le je de La Bruyère témoin de son temps, ou des
grands qu’il fait parler, d’un observateur ou témoin anonyme, d’une
figure de moraliste construite par le texte. Prudence donc.

Dans la relation
du moraliste au pouvoir on peut prélever selon l’image de celui
qui glane, image que La Bruyère emploie à propos de lui-même au
début des caractères, quelques remarques (j’utilise ici le mot "
remarque " comme La Bruyère lui-même, selon la tradition critique).
L’aveu caché de l’appartenance roturière de La Bruyère qui y voit
dans une sentence la marque de sa " simplicité " lorsqu’il vient
à la cour : remarque 21 " De la cour " : " C’est une grande simplicité
que d’apporter à la cour la moindre roture, et de n’y être pas gentilhomme
". La Bruyère est un bourgeois et l’on peut rappeler son état aux
élèves. C’est un bourgeois qui accède à une charge d’avocat mais
qui ne plaide pas : les formes brèves représentent aussi un refus
de l’éloquence continue ou cicéronienne. C’est un homme qui entre
dans l’univers des Grands en devenant le précepteur du duc de Bourbon,
petit-fils du grand Condé et élève difficile. Une de clefs possibles
du textes est dans l’apostrophe de Théagène : " Si vous êtes né
vicieux, ô Théagène, que je vous plains " (" Des Grands ", 2e remarque).

Si les formes brèves
participent du refus de l’éloquence continue et oratoire, elles
sont en revanche aisément mémorisables (c’est une de leurs fonctions
- et on peut facilement en retenir quelques unes pour le bac) et
c’est aussi leur dessein éducatif (et on peut faire le parallèle
avec les formules frappées, les moralités des fables de La Fontaine).
Cela permet aussi de préciser la relation du moraliste au pouvoir :
La Fontaine et La Bruyère mettent en garde contre la griserie et
les illusions du pouvoir, des honneurs et des faux honneurs, de
la réussite, de la faveur ou de la fortune selon les mots du texte :
en étant Grand, en accédant à un poste de pouvoir, on est facilement
aveugle, on devient facilement injuste. Mais le moraliste est aussi
chargé d’éduquer le pouvoir, sous la figure du jeune prince, en
le mettant en garde précisément contre les dérives ou les manquements
à ses responsabilités : le parallèle s’impose ici entre La Fontaine,
la Bruyère et Fénelon.

Derniers éléments
biographiques possibles : les réactions d’un bourgeois dans un univers
de cours : les humiliations vraisemblables : "Ce qui soutient et
me rassure contre les petits dédains que j’essuie quelquefois des
Grands." ("De la Cour", remarque 58). Ce qui va soutenir et
rassurer le moraliste, c’est de le dire, le livre même sans doute
qui le dit, et qui assure sa revanche. Revanche tirée de l’observation
des deux univers qu’il aura finalement pratiqués, la cour et la
ville, et dont il remarque les constantes : dans l’éternelle mobilité
des choses, on assiste à un éternel retour du même, dans le temps
et dans l’espace : "A la Cour, à la ville, mêmes passions, mêmes
faiblesses, mêmes petitesses" ("Des Grands", remarque 53). Je crois,
pour le reste qu’il est hasardeux de chercher d’autres éléments
biographiques dans les deux livres au programme des caractères et
de voir dans ses chapitres les mémoires de La Bruyère (plutôt sans
doute des notes, des choses vues, des croquis, des impressions reconstruites).

2.
Deuxième point de départ : le contexte et l’histoire

La Bruyère se présente
comme témoin de son temps. On connaît la phrase célèbre de la préface :
"Je rends au public ce qu’il m’a prêté". Don et contre-don avec
son époque. Je vais aller vite ici. Une question essentielle à poser
 : qu’est-ce qui permet de superposer les portraits grecs du IV siècle
avant JC et la cour de Louis XIV au XVIIe siècle ? La conviction
qu’il y a des constantes dans l’histoire, les caractères des hommes.
C’est ainsi que La Bruyère déjoue l’accusation de médisance personnelle,
de portraits à clefs, non sans ironie : "il faut que mes peintures
expriment bien l’homme en général, puisqu’elles ressemblent à tant
de particuliers, et que chacun y croit voir ceux de sa ville et
de sa province" (préface).Tension intéressante ici : le projet du
moraliste : rendre compte de l’homme éternel et universel. Mais
en rendre compte aussi dans une actualisation, à travers les hommes
de son temps. Rendre compte des manies du pouvoir, pour l’acquérir,
pour ne pas les perdre, pour le manifester (" De la cour " et "
Des grands "), à la fois selon des principes constants dans l’histoire
des hommes (les noms grecs protègent l’anonymat des portraits mais
montrent aussi cette permanence) mais confirmés en situation.

Il faut sans doute
ici avec les élèves quelques mises au point historique : la cour
depuis la prise du pouvoir par Louis XIV (et pourquoi pas par le
biais du beau film de Rossellini), l’importance des faveurs du roi
(peu visible expressément mais omniprésent dans ces chapitres -
c’est lui qui donne les faveurs ou précipite les disgrâce à la cour.
Etre vu du Prince, l’obsession de tous à la cour. Ainsi la remarque
71 du chapitre " De la cour " : " Mille gens à peine connus font
la foule au lever pour être vus du Prince, qui n’en saurait voir
mille à la fois ; et s’il ne voit que ceux qu’il vit hier et qu’il
verra demain, combien de malheureux ! " (l’effet de polyptote sur
le verbe "voir" soulignant l’obsession dans cette remarque
- voir aussi l’obsession des petits marquis d’être au lever ou au
coucher du roi dans Le Misanthrope de Molière).

Marquer la hiérarchie
sociale de la seconde moitié du XVIIe siècle, c’est somme toute
suivre l’ordre des chapitres des Caractères : VII, "De la ville",
largement l’univers des bourgeois, VIII "De la cour", accession
à un autre univers, celui du pouvoir ("La cour détrompe de la ville",
dernière remarque du chapitre), IX, "des grands" (un palier de plus
- et il faut préciser absolument le sens du mot : les "grands" sont
ceux qui ont un grand nom - origine aristocratique, due aux ancêtres,
qui ne peut être contestée, dit le moraliste - remarque 19, "Des
grands", X, "Du souverain" sommet de la pyramide (le prince, rien
ne dit expressément Louis XIV) et la république, c’est à-dire la
chose publique, les affaires de l’Etat (ici dans une monarchie absolue,
absolutus, dégagée d’autre obligation que celle envers Dieu) - de
l’ordre politique , on passe ensuite à l’ordre général de l’humanité,
XI, " De l’homme ", jusqu’au dernier chapitre" des esprits forts"
qui en vient à Dieu (le moraliste affirmant une tâche de conversion
 : se déprendre des illusions humaines pour se tourner vers Dieu,
sur le modèle des Pensées de Pascal, Misère/Grandeur). Il
est sans doute important de replacer la Bruyère dans l’ordre historique,
social, moral et religieux pour prévenir les anachronismes et les
contresens sur les positions qui sont les siennes (ce n’est nullement
un philosophe des Lumières ou encore un révolutionnaire avant la
lettre - c’est l’homme en général dans sa nature et non dans sa
condition historique qu’il s’attache à décrire).

3.
Troisième point de départ : la langue

Difficile de concevoir
un cours sur les dangers de la langue au XVIIe siècle. On peut mettre
en garde les élèves contre les "faux amis" comme on dirait en langue
étrangère ; Des mots ont changé de sens en français et peuvent induire
une mauvaise lecture de cette langue, faussement transparente du
XVIIe siècle. Les mises au point lexicales impératives, mais qui
peuvent difficilement servir de point de départ.

Une mise en garde
contre les mots de la philosophie morale, qu’on trouve chez Montaigne
 : "Nature", "vice", "vertu", "vain". Il faut ici revenir à l’étymologie,
ne pas romantiser ou moderniser les notions. Le "naturel" est la
nature humaine partagée d’origine, non l’individualité irréductible
de chacun ; la notion de "vertu" a partie liée avec son étymologie
de puissance, de force ; le "vice" est non seulement affaiblissement
mais déformation, contrefaçon (on n’est pas ici chez Sade), la "vanité"
n’est pas psychologique (elle désigne ce qui est creux, marque de
la misère humaine attachée aux apparences fugaces et trompeuses,
comme chez les grands prédicateurs du siècle, chez Bossuet).

Une mise en garde
contre le vocabulaire de l’éthique : une définition de l’honnête
homme, selon des critères d’adaptation du XVIIe siècle (bien né,
refusant la "spécialisation", l’excès en toute chose) permettrait
de ne pas faire de contresens sur "honnête" ou "honnêteté", que
les élèves risqueraient de lire à l’aune des procès pour corruption
ou détournement de fonds d’aujourd’hui (honnête homme n’est pas
un emploi fictif au XVIIe siècle), "médiocre" et "médiocrité" renvoie
à l’image moyenne de leur étymologie (attention à la déformation
par la lecture des bulletins scolaires).

Une mise en garde
contre les mots de la hiérarchie sociale (considérée comme relativement
stable) : condition renvoie à la haute condition, place (qui
réfère à une situation importante, enviable), fortune (sort antique
qui ne s’est pas spécialisée dans son sens bourgeois et financier),
faveur (qui ne se comprend que dans la relation aux puissants et
au prince). Une mise en garde enfin contre le vocabulaire des civilités
de cour : "caresser", "embrasser" risquent d’être fâcheusement entendus
comme des préliminaires érotiques. Il y a des pièges de langue.
Il faut avertir les élèves, dès la première remarque du corpus,
qu’il faut comprendre littéralement avant de la commenter : "Il
n’y a sorte de vertus qu’on ne rassemble en lui par ce seul mot"
 : "il n’y a aucune sorte de vertu qu’on ne rassemble en lui par
ce seul mot" : comprenons : si quelqu’un ne sait pas la cour, il
n’y a aucune vertu qu’on puisse trouver en lui. C’est à partir de
cette compréhension littérale qu’on travaille ensuite sur l’ironie
(puisque cette remarque si elle est pris au sens littéral, est démentie
par la deuxième remarque qui dit que "savoir la cour" c’est savoir
être faux, et par la dernière du chapitre, qui demande qu’on s’éloigne
de la cour, preuve que "savoir la cour" ne rassemble pas toutes
les qualités. "Savoir la cour" rassemble toutes les qualités :
voilà ce qu’on dit. à la cour. Mais le moraliste peut observer que
cela rassemble aussi tous les vices dans ce microcosme de la société
humaine.

4.
Quatrième point de départ : l’intitulé du programme " Le moraliste
et le pouvoir "

On peut s’y attacher
à condition de définir tous les mots.
D’abord les déterminants définis : "le" ici est autant un article
de notoriété qu’un article générique. Le moraliste qui est une figure
construite par le texte de La Bruyère (non La Bruyère lui-même),
le pouvoir qui est représenté par la cour (lieu du pouvoir, de sa
recherche) et par les grands (incarnation du pouvoir, de sa légitimité
par la descendance ; les articles renvoient aussi à tout travail
de moraliste et à tout pouvoir. C’est pourquoi il est intéressant
de revenir à Théophraste, de marquer les grands avertissements des
moralistes qui ont précédé Montaigne et que peuvent connaître un
peu les élèves (Pascal, La Rochefoucauld, la Fontaine - en marquant
les enjeux divers de ces formes brèves et lapidaires, pensées, maximes,
apologues, fables) mais d’évoquer aussi, avec prudence, la postérité
de la relation du moraliste au pouvoir (comment se substitue la
figure du philosophe à celle du moraliste chez les Lumières).

Et puis il est important
de définir ces termes d’un usage postérieur par rapport à la rédaction
de l’ouvrage. Le moraliste n’est pas le moralisateur : c’est celui
qui s’attache à décrire les mours (les mours de ce siècle, c’est
le sous-titre de l’ouvrage), et non à donner des leçons de morale,
et encore moins de politique (La Bruyère dit n’avoir pas pratiqué
la maxime, au sens de prescription, dans sa préface).

Le pouvoir n’est
pas la force - l’idéal est qu’il aille aussi avec la justice. Et
La Bruyère de ce point de vue rejoint la réflexion de Pascal dans
la célèbre pensée 298 de l’édition Brunschwicg. Le pouvoir doit
prendre l’allure - mot à la mode aujourd’hui de "l’autorité", c’est-à-dire
d’un pouvoir reconnu, d’un pouvoir qu’on puisse respecter, d’une
puissance qui inspire aussi de l’estime. C’est ce que dit expressément
la remarque 36 du chapitre "Des Grands" : "Tu es Grand, tu es puissant
 ; ce n’est pas assez ; fais que je t’estime". Parole à double tranchant.
Parole que tous les enseignants ont adressé, à un moment ou à un
autre, à tel ou tel de leur ministre. Parole que nous pouvons aussi
recevoir de nos élèves - mais certains vont dire que là que je m’illusionne
 : lequel d’entre eux pense encore que nous pouvons être "grand"
ou "puissant" ?

Dernier mot de cet
intitulé du programme qui mérite examen : la conjonction de coordination
"et" qui permet la problématisation : le moraliste et le pouvoir,
c’est le moraliste ou le pouvoir (il ne faut pas exercer de pouvoir
pour l’observer extérieurement avec l’oil du moraliste), le moraliste
car le pouvoir (c’est l’existence du pouvoir qui justifie le travail
du moraliste), le moraliste du pouvoir ou le pouvoir du moraliste
(comme La Fontaine parle du pouvoir des fables..). En outre, travailler
sur la conjonction de l’intitulé du programme est un bon entraînement
pour travailler ensuite sur l’écriture de La Bruyère ; Les conjonctions
de coordination jouent souvent un rôle essentiel dans le texte :
s’intéresser au connecteur, c’est chercher la subtilité des relations
logiques ("et" a toutes les valeurs) : cause, conséquence, opposition.
C’est aussi l’occasion de montrer la variété de la syntaxe de La
Bruyère, tantôt de longues phrases avec des périodes, tantôt un
style coupé et cinglant avec l’usage fréquent de l’asyndète.

5.
Cinquième point de départ : l’intertexte

Je serai tenté de
recommander ici pour les professeurs l’édition Bouquin Laffont,
Moraliste du XVIIe siècle, sous la direction de Jean Lafond (avec
un d), c’est un homonyme de l’éditeur - texte des Caractères de
la Bruyère présenté par Patrice Soler. Pourquoi ? parce qu’il y
a tous les textes nécessaires : les notes savantes, la préface de
La Bruyère, la traduction de Théophraste et tous les livres des
Caractères, non seulement ceux au programme, et puis les autres
grands moralistes dont il faut pouvoir rapprocher La Bruyère (Pascal
et La Rochefoucauld notamment) (à mon avis, pour nous, le meilleur
outil de travail - il faut le faire acheter, si vous pouvez par
votre CDI). On ne peut pas imposer cette édition aux élèves. Je
serais tenté de recommander des éditions avec des notes et un guide
pédagogique pour les élèves, qui permettent de résoudre tous les
problèmes de référent, de culture, de lange (quitte à ne pas lire
intégralement la traduction de Théophraste, ni peut-être même l’intégralité
des Caractères de La Bruyère). Bien sûr, il est souhaitable
qu’ils lisent les seize livres des Caractères. Mais il est
préférable qu’ils sachent bien mettre en relation les deux chapitres
du programmes avec d’autres textes, à l’intérieur des caractères,
et avec un intertexte choisi. Les deux meilleurs supports du travail
pour les élèves à ma connaissance : Classiques, Press Pockett, sous
la direction de Claude Aziza, La Bruyère, "De la cour", "Des grands",
chapitres extraits des Caractères (je n’aime pas la dernière
partie du dossier, en particulier l’anthologie de sentences que
je trouve faible) - mais les notes au fil du texte me paraissent
très éclairantes pour nos élèves. Edition présentée par Claude Aziza,
Catherine Bouttier-Couqueberg, et Annie Collognat-Barrès.

Autre outil pédagogique,
avec notes, questionnaires, dossier, Classique Larousse, les deux
chapitres et autres extraits des Caractères de La Bruyère,
édition présentée par Yves Stalloni (que certains connaissent pour
son rôle à l’Ecole des lettres) et dont l’édition devrait
paraître en janvier-février 2005, si vous ne travaillez pas sur
Les Caractères avant avec vos élèves. Je suis moins convaincu
par les autres présentations des deux livres des Caractères
que j’ai pu feuilleter en librairie (mais peut-être n’ai-je pas
tout vu) et pourrez-vous compléter cette petite bibliographie (je
ne parle ici que des éditions du texte). Pour ce qui est des ouvrages
critiques, l’étude littéraire de Patrice Soler aux PUF, l’excellent
Foliothèque de Dominique Bertrand chez Gallimard sont aussi des
ouvrages très utiles, peut-être plus pour nous que pour nos élèves.

Pour travailler sur
l’intertexte, il est sans doute très utile, sans nécessairement
soulever la notion, de montrer aux élèves l’omniprésence d’hypotextes
dans la littérature qu’on appelle classique. Dans la tradition des
Anciens, par prudence aussi, La Bruyère (du côté des Anciens contre
les modernes, "Tout est dit." premiers mots des Caractères)
place son livre sous le parrainage de Théophraste (grand art de
la traduction caution protectrice) comme La Fontaine dit simplement
traduire Esope ou Phèdre (ou autrement Racine Euripide). De fait,
il font tout autre chose. L’hypertexte de La Fontaine transforme
l’apologue d’Esope en poème ; l’hypertexte de La Bruyère transforme
des notations abstraites en peintures vivantes et ironiques.

Sixième
et dernier point de départ : la composition du texte

Tout dépend de l’acception
du mot " composition " du texte mais dans tous les cas, il pose
problème.

1.Si l’on entend
composition au sens de " genèse "
, on est confronté aux strates
et aux diverses éditions successives du texte. On peut les confronter
aux éditions successives des Essais de Montaigne : elles
vont dans le même sens fréquent de l’enrichissement (de l’additif
et du déplacement beaucoup plus que de la suppression ou du remplacement).
La Bruyère ne retire pas grand chose mais étoffe son texte, avec
de plus en plus d’audace parfois On lire ainsi l’ analyse de Marc
Escola dans le Foliothèque Gallimard, p. 166-167 : "Si le montage
tardif de la remarque "Des grands" 50 nous fait aujourd’hui actualiser
la thématique de la fausse grandeur, dès la premier alinéa, il n’en
allait pas de même dans cette cinquième édition où le même texte
nous était donné à lire, en contexte, dans une thématique de l’impertinence
fâcheuse". La place même des remarques leur donne un autre sens.
Pour résumer les choses, la première édition des caractères, 1688,
anonyme, connaît un premier succès. La Bruyère l’assume et l’enrichit
dans les éditions successives, notamment en 1689 où il augmente
beaucoup "Des grands", et en 1692, où il étoffe de manière importante
"De la cour". La logique génétique à l’ouvre : l’expansion et le
déplacement, où le moraliste, fort de son succès, prend de plus
en plus d’audaces avec le pouvoir.

2. Si l’on entend
composition au sens de progression de l’ensemble
des 16 chapitres
des Caractères : comment on passe de la réflexion sur l’esprit
et quelques catégories sociales, à la hiérarchie sociale, puis à
l’homme en général, puis à Dieu, il s’agit de savoir si cet ordre
est vraiment apologétique (comme il est chez Pascal : se déprendre
des illusions humaines pour aller vers Dieu) ou si c’est plutôt,
comme le pense Sainte-Beuve un masque pour voiler les audaces politiques
et sociales (lecture peut-être excessivement moderne de l’ouvre).

3. Enfin si l’on
entend composition au sens d’ordre de chaque chapitre
, et notamment
des deux chapitres au programme, on est confronté à l’aporie des
formes brèves éclatées, apparemment discontinues. On peut trouver
des unités internes un peu aléatoires : chacun de ces deux chapitres
va de l’exposition ou de la surexposition aux conseils de retrait,
de méditation, de discrétion et de silence - selon la grande image
de la retraite qui court au XVIIe siècle (voir la cour pour ne plus
la voir - à tous les sens de l’expression, le moraliste ne peut
plus la voir à la fin ; parler des grands pour ne plus parler des
grands (- silence qui est le mot final - bref, côtoyer le pouvoir
pour se séparer du pouvoir).

Mais pour entrer
plus précisément dans le texte, il faut maintenant se fonder sur
quelques outils (genre, forme, ton) qui permettent de lire textuellement
ces formes brèves qui disent le rapport du moraliste au pouvoir.
Deuxième orientation de cet exposé.

 

II.
Deuxième orientation : comment continuer ?

Il me semble sage
de repartir des catégories que maîtrisent en principe les élèves
après leurs années de lycée, genre et discours, formes, registres
pour montrer la complexité de ces formes brèves, l’art particulier
du moraliste dans sa relation au pouvoir.

1.Genre
et discours

1.1.Les
discours pratiqués

Il s’agit d’abord
d’identifier les discours pour montrer la très grande variété des
remarques dans Les Caractères ou dans les deux livres au
programme. La Bruyère l’a dit dans sa Préface : "On pense les choses
d’une manière différente et on les expliquer par un tour aussi tout
différent, par une sentence, par un raisonnement, par une métaphore
ou par quelque autre figure, par un parallèle ou par une simple
comparaison, par un fait tout entier, par un seul trait, par une
description, par une peinture, : de là procède la longueur ou la
brièveté de mes réflexions".
On retrouve là les types divers d’arguments recensés par Perelman
 : arguments logiques (raisonnement), arguments fondant la structure
du réel, arguments par analogie (métaphore, parallèle), argumentas
fondés sur la structure du réel (fait tout entier, exemple). Mais
plutôt que cette typologie un peu difficile pour classer les pièces
jointes reconnus des caractères, les maximes et sentences, les portraits,
les grandes comparaisons, les grandes réflexions, je crois qu’on
peut demander aux élèves les différents discours pratiqués dans
les remarques.
On pourrait arriver à une typologie de cet ordre dans les deux chapitres
de notre programme.

Premier discours
 : didactique, explicatif,
composé de toutes les formules
générales et des développements abstraits, avec des marques linguistiques
visibles : déterminants génériques, substantifs abstraits ou pronom
indéfini ("on"), présents gnomiques, indices de fréquence (parfois,
souvent que La Bruyère préfère aux adverbes radicaux : toujours,
jamais, des penseurs tragiques comme La Rochefoucauld et Pascal).
Ces lois prudemment dégagées correspondent à un art reconnu de la
"sentence", dont on peut examiner les modalités.

Les tournures attributives
de définition, avec un verbe d’état, d’équivalence, "c’est.",
"il est.", "onn’est. " - et souvent un système explicatif : remarque
41, "De la cour" : "On n’est point effronté par choix, mais par
complexion." ; remarque 85 : "La finesse n’est ni une trop bonne
ni une trop mauvaise qualité." ; "La finesse est l’occasion principale
de la fourberie."
Le présentatif "Il y a." sert souvent l’introduction de ces sentences
sur le mode du constat simple, avec l’effet de citation ou de mise
à distance introduit par la locution "ce qu’on appelle" : "Il y
a dans la cour deux manière de ce qui s’appelle congédier son monde."
(remarque 35) ; "Il y a pour arriver aux dignités ce qu’on appelle
ou la grande voie ou le chemin battu." (remarque 49) ; "Il y a des
hommes nés inaccessibles" (remarque 32, Des grands). Même en délivrant
les vérités les plus générales, La Bruyère, à la différence d’un
La Rochefoucauld, modalise ainsi beaucoup son propos, marque le
jeu des nuances, des apparences : "Il apparaît.", "Il semble.",
"ce qu’on appelle".
Il en arrive ainsi parfois même aux questions qui expriment l’impossibilité
de généraliser : "Qui peut nommer de certaines couleurs changeantes ?"
(remarque 3 - analogie qui dit le caractère protéiforme, indéfinissable
de la cour) ; "Comment nommerais-je cette sorte de gens qui
ne sont fins que pour les sots ?" (remarque 85) ; "Qui
peut dire pourquoi certains ont le gros lot, et d’autres la faveur
des Grands" (remarque 10, "Des grands"). Prudence qui n’interdit
pas de retrouver les grands jeux rhétoriques des formes brèves et
sentencieuses : les jeux d’esprit qui consistent à réunir ce qu’on
distingue d’habitude ou inversement à distinguer ce qu’on confond
d’ordinaire, art du paradoxe fondé sur le distinguo, l’antithèse
ou l’équivalence inattendue (chère à La Rochefoucauld dans sa formule
restrictive et déceptive : "ne que.").

Il ne suffit pas
de produire une généralité pour que ce soit une sentence intéressante ;
il faut aussi qu’elle soit inattendue, spirituelle ("proverbe des
gens d’esprit"). On pourra demander aux élèves de marquer l’art
de la forme brève dans ses points et ses piques, ici notamment contre
le pouvoir. Distinguo démystifiant : "La cour ne rend pas content ;
elle empêche qu’on le soit ailleurs" (remarque 8) ; renchérissement
hyperbolique et paradoxal : "L’esclave n’a qu’un maître ; l’ambitieux
en a autant qu’il y a de gens utiles à sa fortune" (remarque 70)
 ; conseil subtil et paradoxal : "Il est souvent plus utile de quitter
les grands que de s’en plaindre" (Des grands, 9). Ces sentences
repose aussi sur une construction qu’on doit faire étudier :
système comparatif à étudier, utiliser de conjonctions de coordination
sur lesquelles il faut faire travailler les élèves en particulier
"et" qui a souvent une valeur consécutive finale de catastrophe ;
usage de l’asyndète ou de la juxtaposition sèche ; passage
d’une tournure affirmative à une tournure négative (c’est l’occasion
de continuer de travailler sur la langue, la phrase, les modalités,
mais aussi le vocabulaire).

Deuxième discours
 :
injonctif.
Plus discret. La Bruyère s’est défendu
d’avoir fait des maximes, au sens de prescription de règles de vie
 : "Ce ne sont point au reste des maximes que j’ai voulu écrire,
elles sont comme des lois dans la morale, et j’avoue que je n’ai
ni assez d’autorité ni assez de génie pour faire le législateur"
(le moraliste avance dans la préface sa modestie, se distingue aussi
de La Rochefoucauld ; dans sa relation au pouvoir il se veut
prudemment plus descriptif que prescriptif ; il refuse d’assumer
lui-même ce pouvoir législatif de sa parole).
Quelques remarques cependant sont injonctives : apostrophe, usage
de l’impératif, mise en place d’un dialogue avec un interlocuteur
fictif ou une figure du lecteur, ou il utilise la formulation prescriptive
"il faut" : "Il faut qu’un honnête homme ait tâté de la cour."
(remarque 9) ; "N’espérez plus de candeur, de franchise, d’équité."
(remarque 62) ; "Avec les gens qui, par finesse, écoutent tout
et parlent peu, parlez-moins" (remarque 85) - je ferais bien peut-être
aujourd’hui d’appliquer cette maxime mais il est trop tard). Ou
dans "Des grands" : "Un homme en place doit aimer son Prince,
sa femme, ses enfants." (Des Grands, 34) - facile à dire quand,
comme La Bruyère, on reste célibataire.. Ou encore l’apostrophe
célèbre déjà citée "fais que je t’estime" (remarque 36).
Dans ces quelques injonctions, on pourra montrer aux élèves comment
la Bruyère suggère au pouvoir qu’il ne lui suffit pas d’être le
pouvoir : il faut aussi qu’il puisse s’accorder avec d’autres principes,
d’esprit, d’honnêteté, de mérite, de qualité de conduite. Le père
de don Juan dans la pièce de Molière ne tient pas un autre discours
à son fils : il ne suffit pas qu’il y ait le rang ; il faut en être
digne par le mérite.

Troisième discours
 : celui que nos élèves appellent argumentatif.
Le discours
des réflexions qui développent une thèse parfois en mettant en évidence
l’énonciation (quelqu’un essaie de convaincre quelqu’un d’autre
et ne se contente pas de l’assertion brutale et sans appel de la
sentence, qui se clôt par une pointe et un silence, le blanc qui
entoure les remarques dans lequel doit se glisser la réflexion du
lecteur). Ainsi ce dialogue aux accents pascaliens sur la solidité
des qualités dont on se prévaut dans la remarque 20 du chapitre
"Des Grands" : "Avez-vous de l’esprit, de la grandeur, du goût,
du discernement ? En croirai-je la prévention et la flatterie
qui publient hardiment votre mérite ? Elles me sont suspectes
et je les récuse." Ce dialogue s’engage avec un interlocuteur nommé
Téléphon (téléphon mobile, si vous me pardonnez l’épouvantable jeu
de mots, que ne manqueront pas de faire nos élèves). A partir de
cet exemple, on peut voir avec les élèves le caractère souvent indissociable
de l’art de la description, du portrait, et de l’art de la sentence
ou de l’argumentation, qui ouvre ou clôt ces portraits.

Quatrième discours,
sans doute le plus visible, mais qui n’est pas dissociable des précédents :
le discours narratif et descriptif
, indissociable, puisque
l’art de la Bruyère est l’art des portraits en mouvement. La Bruyère
"peintre" (à preuve le mot "caractère"), non "philosophe", pas de
goût du système ou de l’abstraction (comme La Rochefoucauld - et
même du système formel des maximes). Le présent utilisé est à la
fois un présent de narration, un présent historique, un présent
itératif, qui permet de glisser, par énallage, comme disent les
stylisticiens, vers le présent de vérité générale en fin de portrait,
lorsque l’on dégage une loi à partir du portrait.
Sans reprendre nécessairement les termes, il est sans doute intéressant
de rappeler aux élèves que le portrait se comporte de plusieurs
données, la prosopographie, description extérieure de l’apparence,
du comportement, l’éthopée (majeure partie du portrait chez la Bruyère)
 : l’image de soi, d’une vertu ou d’un vice (plus souvent d’un vice)
que le personnage offre à travers ce comportement, enfin une loi
générale souvent dégagée, sous forme sentencieuse. L’art du portrait
n’est pas un art bienveillant (voir la scène des portraits dans
Le Misanthrope de Molière). Comme les jeux précédents (sentences,
maximes), c’est un jeu de salon - les formes brèves relèvent aussi
de cet amusement mondain. On pourra regarder les caractéristiques
chez La Bruyère, la mise sous les yeux du lecteur : "Vous voyez
des gens qui entrent sans saluer." (remarque 17), la multiplication
des verbes de mouvement, l’absence de liaison rendant ce manège
frénétique et absurde (effet de marionnette, d’autant que la Bruyère
coupe le son, effet de film muet, burlesque, dit Patrice Soler)
 ; "Qui marchent des épaules et qui se rengorgent" (traduction amusante
de Press Pocket "qui roulent des mécaniques", les élèves diraient
aussi "qui se la jouent") ; ouverture parfois par un nom grec
fréquemment emprunté à Térence : "Ménophile" (48), "Théonas"
(52) ; une caractérisation sommaire qui permet juste de connaître
la manie du personnage et son ambition (simplification des personnages
de La Fontaine, réduction d’un personnage à une vice et à une manie
qui le déshumanise comme dans le théâtre de Molière, "Timante, toujours
le même" (56), "Théodote, avec un habit austère." (61) ; une
première action ou une première apparence dit le personnage :
"Aristarque se transporte dans la place." (Des grands 45) ;
"Théognis est recherché dans son ajustement." (48).
Le personnage devient ainsi un type, ce que marque à l’occasion
la figure de l’antonomase, le nom propre devient un nom commun :
"Un Pamphile est plein de lui-même" (50). C’est dans la chute qu’éclate
le ridicule du personnage : il est intéressant de montrer l’effet
final d’antithèse qui casse tous les efforts d’ostentation :
"N’arrive avec grand bruit, il écarte le monde, se fait faire place ;
il gratte ; il heurte presque ; il se nomme, on respire ;
et il n’entre qu’avec la foule" (De la cour, 15). Démythification
permanente. Effet continuel d’attente trompée, structure déceptive
du récit (pas de la formulation sentencieuse de la mise en mouvement
 : tout ça pour ça, le leitmotiv).

Le travail de la
Bruyère est un travail d’entomologiste, d’observation et de classement
de types. On peut suggérer aux élèves que la taxinomie peut continuer
 : ils peuvent ainsi classer les remarques selon un certain nombre
de critères - mais les critères qu’il doivent avoir retenus du collèges
et du lycée (type de texte et de discours) peuvent permettre d’y
voir plus clair dans la masse de remarques). Par-delà la diversité
des discours, il y a une unité des Caractères et des deux livres
au programme, on peut le faire sentir. C’est l’unité d’un genre
mais moins au sens poétique qu’au sens rhétorique du terme. Quand
on parle de genre au XVIIe siècle, il s’agit de genre de discours,
non de genres littéraires (la référence est la rhétorique, non la
poétique d’Aristote). Et ce genre est celui de l’épidictique, de
l’éloge et du blâme.

1.2.Le
genre rhétorique de l’épidictique, de l’éloge et du blâme

Travail simple :
relevez toutes les marques de louange ou de blâme, les jugements
de valeur omniprésents.

La Bruyère montre
un monde où l’on se loue, où l’on cherche à être loué (à recevoir
cette "faveur" - obtenir le pouvoir pour être en vue). Il pèse
à son tour, en moraliste l’éloge et le blâme. Et les Caractères
relèvent plus souvent du blâme que de l’éloge.

On peut définir alors
"caractères", étymologiquement "caracter" en grec empreinte,
marque distinctive, terme artisanal, visuel, qui désigne ensuite
un signe distinctif, ce qui singularise et universalise en même
temps un être, une qualité ou un défaut.

Les premières remarques
pèsent ce qu’il faut considérer comme qualité ou comme défaut "savoir
la cour" (remarques 1 et 2) de "De la cour". Le moraliste ne cesse
d’afficher ensuite son souci mais aussi la prudence dans son jugement,
la modération : "Il ne faut point exagérer, ni dire des cours le
mal qui n’y est point" (27). Cet univers est celui où l’on ne cesse
du dire du bien ou du mal des uns ou des autres : "L’on blâme
les gens qui font une grande fortune" (26) ; "L’on dit à la cour
du bien de quelqu’un pour deux raisons : la première, afin qu’il
apprenne qu’on dit du bien de lui ; la seconde, afin qu’il en dise
de nous" (36) ; "L’on me dit tant de mal de cet homme et j’en
vois si peu, que je commence à soupçonner qu’il n’ait un mérite
importun qui éteigne celui des autres" (39) ; renchérissement sur
la pensée de Pascal "Diseur de bons mots, mauvais caractère" (80)
 ; portrait de Straton assurant partout son propre éloge (96) ; art
de dire du bien des grands pour montrer qu’on a du crédit (Des grands,
37) ; soupçon qui pèse sur les belles actions quand elles sont connues
(déjà chez Pascal, 46). La remarque exemplaire sur le débordement
de louange est celle qui file la grande métaphore du flux (De la
cour, 32). Métaphore filée et ironique.

Il peut être intéressant
de faire lire aux élèves des extraits de célébration de puissants,
récits hagiographiques, oraisons funèbres de Bossuet pour montrer
comment La Bruyère rejoue ce ton de l’éloge et de la prédication,
mais souvent sur le mode presque du pastiche : éloge funèbre inversé,
qu’on a du mal à prendre au sérieux (même si un ton de prédicateur
lui est à prendre au sérieux, des traces de Bossuet, sur la vanité
du monde et des puissants, vanité des vanités). Il est intéressant
que si les Caractères participent du genre épidictique, c’est
aussi pour mettre en garde contre l’éloge et le blâme, les louanges
intéressées (on lue pour être loué, on dit du bien de soi, mais
vous voulez qu’on pense du bien de vous, n’en dites pas, comme dit
Pascal), dans l’univers omniprésent de la parole fausse, intéressée
(flatterie ou médisance, exemple à retrouver ailleurs, chez La Fontaine).
Contre cette parole fausse, le moraliste aspire à trouver une parole
vraie, qui ne soit pas celle de la médisance, ni de la flatterie
intéressée (la parole littéraire : parole de vérité, celle qui ne
cherche pas à complaire, à obtenir un résultat pratique ou un avantage
immédiat). D’où la prudence de la dernière remarque "Des grands" :
ne dire ni bien, ni mal des grands : se "taire".

1.3.Le
genre littéraire : la satire

S’il y a une genre
littéraire qui permet de retrouver une filiation poétique dans le
rapport du moraliste au pouvoir, c’