20 jui. 2007

Le Procès par Kafka et Welles

 

Pistes
d’analyse comparative
de la scène " le bastonneur "
roman (chapitre 5) / film (séquence 9)

par
Marie-France Rossignol
et Laurent Canérot, formateurs IUFM

 

Ce tableau a été élaboré
pour le stage FRA0704 qui a eu lieu en novembre 2004.

Roman

Film

L’espace

Un débarras désaffecté, sale (vieux
imprimés inutilisables, flacons d’encre vides et renversés)
et mal éclairé (une bougie collée sur
un rayon)

  • Cet espace est inconnu de K qui supposait sans en être
    certain qu’il s’agissait d’un débarras et qui le
    reconnaît de visu comme tel : " c’était
    bien un débarras "

  • Sorte d’imprimerie désaffectée, cabinet
    de travail abandonné, lieu d’une écriture
    impossible de la conscience et de l’inconscient de K ?

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Un réduit ordonné, affecté à
une réserve de matériel et aux archives (piles
de rames de papier, dossiers archivés). Un plafonnier
diffuse une certaine lumière

  • Cet espace, familier à K puisqu’il s’y est déjà
    rendu lors de la séquence 5, apparaît comme
    un prolongement de l’entreprise, lieu rationnel et ordonné.

  • Le spectateur sait cependant aussi, depuis ce chapitre,
    qu’il est le lieu du désir refoulé puisque
    K. y a remisé le gâteau qu’il comptait offrir
    à Mlle Bürnstner pour se réconcilier
    avec elle. De plus, K y a été surpris par
    le directeur et a dû justifier sa présence
    à cet endroit.

La porte

Lorsqu’il entend les gémissements, K est " saisi
d’une curiosité tellement irrépressible qu’il
arracha presque la porte " : le geste agressif contre
la porte marque une volonté de transgression d’un interdit,
le besoin de satisfaire un désir impérieux.
A la fin de la scène, seul le geste de claquer la porte
est noté.

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Lieu de passage vers une sorte de chambre noire où
le caché, le refoulé va se dévoiler.
A la fin de la scène, la porte joue un rôle considérable
 : K repousse le battant avec violence à plusieurs reprises
sur les bras de Franz qui cherchent à l’agripper et
s’agitent de manière cauchemardesque. K relègue
péniblement le monstrueux dans le débarras qu’il
n’ouvrira plus.

Mise en scène des personnages
dans l’espace

Sorte de cachot : les personnages ne peuvent s’y tenir debout,
ils restent courbés, dans une posture humiliante.

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Cabinet d’interrogatoire policier : les personnages peuvent
tenir debout. Le plafonnier qui se balance et balaye de sa
lumière les personnages rappelle un dispositif caractéristique
(soumission à la question). Ce type d’éclairage,
fortement dramatisant et hiérarchisant (qu’on appelle
la core-light), est un cliché du film noir. Les cadrages
en PR et GP dominants, le recours à la contre-plongée,
soulignent l’enfermement des personnages mais aussi mettent
en scène la promiscuité des corps, suggérant
un jeu complexe d’attraction répulsion, de fascination
pour la violence du rapport à l’autre.

Personnages
Le bourreau et ses coups

Figure archétypale du bourreau inquiétante
avec son vêtement de cuir dénudant son cou, sa
poitrine et ses bras, qui se réduit à sa seule
fonction de bastonneur (on m’emploie pour bastonner, je bastonne)
mais en même temps humanisation (il sourit, minimise
la violence de la punition, propose une digression cocasse
sur l’excès de graisse qui empêcherait de postuler
à son emploi) Son accessoire, la trique renvoie essentiellement
à un attribut du pouvoir légitime. Il n’est
cependant pas dénué de connotation sexuelle
(" cette trique fait donc si mal ? dit K en tâtant
l’instrument " ; " dit le bastonneur en lui caressant
le cou avec sa trique " ; insistance sur la nécessité
de se déshabiller)
Ambivalence du personnage à la fois figure du bourreau
emblématique de la force de la loi qui punit, personnage
burlesque (cf Ubu) et incarnation d’un fantasme sado-masochiste

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Figure plus inquiétante : le manteau de cuir noir
renvoie au film noir et surtout convoque l’image de la Gestapo.
Avare de paroles, il reste hiératique lors des échanges,
souvent en amorce sur l’image, et d’autant plus menaçant
 ; il se transforme à plusieurs reprises en une redoutable
machine à fouetter (certains plans de la fin de la
séquence, en contre-plongée, ne montrent que
son bras, et non plus son visage). Son accessoire, une ceinture
faisant office de fouet n’est pas l’attribut d’une figure
légitime du pouvoir : la pratique de la flagellation
renvoie à une humiliation et torture exercées
par une autorité abusive, mais ce qui domine surtout
c’est la connotation sexuelle.

Les coups n’interviennent que vers la fin de la scène
 : leur violence est soulignée par la personnification
de la trique qui semble prendre vie et agir seule.

Les volets de coups rythment la scène : leur violence
est soulignée par un montage très rapide (74
plans pour la séquence dans le débarras, qui
dure 2’26 - à comparer avec le plan unique de 2’37
à la séquence suivante, dans la salle des dactylos),
les mouvements du plafonnier qui accentuent les contrastes
ombre / lumière sur les visages des suppliciés,
les plans de lumière blanche et crue sur les corps
martyrisés conjuguée à une mise au point
défaillante, l’emploi d’un cache circulaire en fin
de séquence pour mettre en valeur la souffrance de
Franz, le tremblement très inhabituel de la caméra
portée (ce qui autorise à penser que le décor
était très étroit.

Les victimes
Franz et Willem

Employés subalternes et obtus, ils sont les représentants
d’une machine judiciaire mystérieuse dont le roman
ne met en scène que la base : gardiens et bastonneur,
ils sont des exécutants au bas d’une échelle
hiérarchique qui semble essentiellement fondée
sur des principes disciplinaires (bons gardiens, ils auraient
pu prétendre au grade de bourreau !). Plus généralement,
ils symbolisent une humanité médiocre, rapace
et mesquine (récupération des affaires d’une
personne arrêtée par la justice, supplique de
Franz qui dénonce son propre camarade pour éviter
les coups). Non seulement, ils subissent l’humiliation (doivent
se déshabiller, reçoivent des coups) mais ils
n’hésitent pas à abdiquer volontairement toute
dignité (humiliation de Franz s’agenouillant devant
K en pleurant etc.) et ne suscitent guère la pitié.
Leur animalité se révèle dans le cri
final poussé par Franz "invariable" et qui
paraissait " émaner...d’un instrument martyrisé
".
Employés grotesques d’une organisation complexe et
mystérieuse mais aussi figures universelles de dominés
qui suscitent plus de dégoût que de pitié

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Avec leurs chapeaux invraisemblables en regard du lieu clos
et de la situation, ils apparaissent comme les stéréotypes
des gangsters des films américains. Moins vils que
dans le roman (même si Franz dénonce aussi Willem),
ils se montrent agressifs envers K qu’ils accusent à
plusieurs reprises d’être à l’origine de leur
punition.Absence du cri par lequel, dans le roman, se dissolvait
leur humanité.

K
De l’excitation refoulée à une insensibilité
gênante

K refoule visiblement son excitation et ne manifeste aucune
émotion apparente en découvrant la scène
" sans que l’excitation ne fit lever sa voix ".
Aucun sentiment n’est exprimé si ce n’est peut-être
une certaine honte lorsqu’il tente de soudoyer le bastonneur
(" les yeux baissés "). Le narrateur insiste
surtout sur sa crainte d’être découvert par les
autres employés, la peur de compromettre son image
au sein de la banque. Il ne perd le contrôle de lui-même
qu’au cri inhumain de Franz battu.

 



Une posture de dominant
Sans s’émouvoir de l’incongruité de la rencontre,
il commence à argumenter pour minimiser sa responsabilité
dans la punition des deux gardiens et marque une certaine
condescendance vis à vis du bastonneur lui-même
(" sois donc raisonnable "). Les deux gardiens le
nomment " maître " et il se permet même
de saisir et baisser la trique pour arrêter les coups.

 

Une parole raisonnable et accusatrice
mais impuissante contre la force
K apparaît comme un raisonneur à l’argumentation
finalement inefficace. Dans une argumentation maîtrisée,
il se disculpe de sa responsabilité dans la punition
puis la transfère sur l’organisation, les supérieurs
hiérarchiques des 3 hommes. Mais sa mise en accusation,
immédiatement approuvée par les deux gardiens,
acceptée comme " plausible(s) " par le bastonneur
reste inefficace et sa parole de dominant échoue à
bloquer la violence : Franz est quand même sauvagement
battu.

Du témoin au bourreau : l’installation d’une culpabilité
obsédante
Pour s’échapper, il bouscule Franz qui se trouve alors
entièrement à la merci de son bourreau : il
devient donc bourreau lui-même mais il rejouera la scène
dans le théâtre de sa conscience à la
fin du chapitre pour s’auto déculpabiliser. Pour autant,
il n’y parvient pas et reste obsédé par la scène.
Le lendemain, il ouvre la porte du débarras et le même
spectacle se reproduit, ce qui cette fois-ci le bouleverse.
Cette réitération, son acte manqué de
faire nettoyer le débarras, la chute du chapitre indiquant
qu’il rentre chez lui " l’esprit vide " font douter
de l’équilibre mental de K et invite le lecteur à
interpréter l’épisode comme fantasmatique

Une épouvante exhibée

Sa peur d’un scandale qui pourrait nuire à sa réputation
est montrée en amont de la scène, lorsque les
3 employés saluent cérémonieusement et
servilement K à deux reprises dans les premiers plans
de la séquence et que K jette des coups d’œil
inquiets autour de lui avant de se décider à
ouvrir le réduit (cf. aussi K surpris par le directeur
à la séquence 5), et en aval de la scène,
lorsque K, alerté par les cris, reviendra dans le débarras
à la séquence suivante. La violence de son émotion
s’exprime dans les exclamatives de sa première réplique
ainsi que par le jeu expressionniste de l’acteur lors de la
découverte différée du bourreau.


Une posture de dominé et de victime
Il ne domine pas du tout la situation : en mauvaise posture,
il est acculé au mur, subit les confidences rapprochées
d’un des gardiens, admet sa culpabilité. L’emploi d’un
objectif à grand angulaire allonge le visage de l’acteur,
met en valeur ses yeux et ceux des autres personnages qui
le regardent, et souligne sa terreur. Et surtout à
la fin, il reçoit des coups au même titre que
Franz. Fragilisé, humilié et coupable, il n’a
d’autre ressource que la fuite => attitude sado-masochiste
à connotation sexuelle (fantasme d’homosexualité
 ? cf. choix de l’acteur)

Une parole maladroite et inutile
Sa tirade pour soudoyer le bourreau est haletante, le débit
précipité. L’argumentation semble décousue
et dictée par la violence de son épouvante.
La post-synchronisation crée un effet étrange
de distanciation entre la voix et le mouvement des lèvres,
comme si les paroles "flottaient".

 

 

L’arrachement par la violence
Si K ne bouscule par Franz, il se montre encore plus cruel
et lâche, repoussant le gardien et lui martyrisant les
bras afin de fermer la porte derrière lui. Le plan
de K repoussant le bras de Franz pour fermer la porte renvoie
nettement à l’univers des films fantastiques ou d’horreur.

Quelques pistes de conclusion

  • Une même scène de torture qui, dans les deux
    oeuvres, ouvre la porte de l’inconscient de K : chez Kafka,
    elle prend une tonalité onirique dominante, suivant une
    logique fantasmatique ; Welles, empruntant certains codes du
    film d’épouvante et de l’expressionnisme allemand, choisit
    une mise en scène baroque et hallucinée.

  • Une réflexion pessimiste sur la hiérarchie et
    le pouvoir de la Loi qui asservit et avilit l’homme ; le choix
    d’un burlesque équivoque plutôt que du polémique
    pour le dire car chez Kafka la parole (et l’écriture
     ?) semble elle-même frappée d’impuissance, réduite
    au silence contre la violence.
    Au contraire chez Welles, la débauche d’images brutales
    empruntées à l’univers du film noir, qui étourdissent
    et choquent le spectateur jusqu’à la catharsis, dit sa
    foi dans le pouvoir du cinéma, capable d’exhiber l’exercice
    d’une violence arbitraire pour mieux la dénoncer

  • Une orientation assez différente dans le traitement
    du personnage de K : un coupable sans chef d’accusation, témoin
    d’un châtiment qui anticipe le sien, et qui commet la
    faute de devenir le bourreau d’un autre (roman) ; un témoin
    impuissant qui devient avant l’heure la victime humiliée
    du bourreau mais qui saura recouvrer sa dignité avant
    de mourir (film)