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Une séquence sur l’Epistolaire en première L : de la lettre authentique à la lettre fictive

20 / 06 / 2007 | le GREID Lettres

Comment associer sur un mode raisonné
les différentes activités d’enseignement : lecture, écriture, apprentissage
de l’oral ?

Objectifs :

Perspective dominante : étude d’un
genre et des registres

Perspectives secondaires :
- étude de l’argumentation et des effets sur
le destinataire
- étude de l’histoire littéraire

Compétences visées :
- connaissance des différentes formes du genre
épistolaire et de ses enjeux
- consolidation des acquis concernant les différents
registres
- apprentissage de l’écriture épistolaire
selon des enjeux variés

Par
Josée Yonnet, lycée Gaston-Bachelard, Chelles

 

Séance 1 (1 heure) - Madame de
Sévigné, Lettres, Lettre à sa fille,
Madame de Grignan, 5 octobre 1670

- Voir le texte -

Objectifs notionnels :
- Les caractéristiques du genre de la lettre privée
- Les enjeux de ce type de lettre (plaire, charmer, émouvoir,
moyen de combler l’absence)
- Le registre lyrique
- La tonalité élégiaque

Objectifs culturels :
- La mode de la lettre littéraire au XVIIème siècle
- La lettre : moyen privilégié de l’expression profonde
et complexe de soi-même

Faits de langue :
- Le système d’énonciation
- Le vocabulaire de la souffrance
- L’expression du temps, de la durée

Oral :
- Lecture expressive de la lettre
- Lecture analytique

A la maison :
- Lecture cursive de cinq autres lettres que la marquise de Sévigné
adresse à sa fille.
- Travail sur les registres et les enjeux de chacune d’elles

 

 

Séance 2 (1 heure) - Madame de
Sévigné, Lettres, Lettre à Monsieur
de Coulanges, 15 décembre 1670

- Voir le texte -

Objectifs notionnels :
- La lettre : les variantes de l’écriture épistolaire
- Le registre satirique
- L’enjeu de la lettre

Objectifs culturels :
- La lettre : plaisir mondain de communiquer
- Jeu littéraire au XVIIème
- Lettre-" reportage " sur la vie de la Cour.

Faits de langue :
- Les procédés du " grossissement " : le
superlatif, l’hyperbole
- L’art de l’énigme, les effets du retardement

Oral :
- Différence entre le texte informatif et le texte littéraire.
Pour cela, résumer la lettre en deux phrases. Qu’est-ce qu’un
tel traitement fait perdre à un texte ?

Ecriture d’invention :
- En vous inspirant de la lettre de Madame de Sévigné,
vous mettrez en scène un message " ordinaire "
(résultats à un examen, lieu d’une fête, rencontre
avec une personne...) afin de donner du relief à l’événement
et d’intriguer votre destinataire.

 

 

Séance 3 (1 heure) - Voltaire,
A M. Le Comte d’Argental (Affaire Calas), Fernay le 27 mars
1762

- Voir le texte -

Objectifs notionnels :
- La lettre-manifeste
- Le mélange des registres : ironique, polémique,
pathétique

Objectifs culturels :
- La lettre : moyen de protestation, de dénonciation de l’injustice
- La lettre au service d’une cause : argumenter pour agir (effet
sur le(s) destinataire(s)
- Lecture de La lettre à d’Alembert sur les spectacles,
1758 de Rousseau

Faits de langue :
- Les procédés de l’indignation
- L’interrogation rhétorique
- L’ironie et ses différents procédés

Recherche documentaire :
- l’Affaire Calas ? (où ? quand ? quoi ? le rôle de
Voltaire ?)

Lecture analytique :
- Insistance sur les arguments utilisés par Voltaire.

Lecture cursive :
- extraits du Traité sur la tolérance, 1763
 : Chapitre I ; " Lettre au jésuite Tellier ",chapitre
XVII ; " Prière à Dieu ",chapitre
XXIII.

Ecriture :
- Vous avez été choqué par un cas d’injustice
(dans votre lycée, ville ou dans le pays), vous écrivez
à l’autorité compétente pour manifester votre
désapprobation et vous argumentez pour essayer de réhabiliter
la victime innocente.

 

 

Séance 4 (2 heures) - Flaubert,
Correspondance, Tome I, " Lettre à Ernest
Chevalier ", 2 septembre 1943

- Voir le texte -

Objectifs notionnels :
- La lettre-miroir
- Une lettre peu épistolaire, mais très littéraire
(" pose " d’écrivain), véritable exercice
de style
- Lettre à la limite de la lettre authentique

Objectifs culturels :
- Le personnage du jeune romantique désabusé (goût
de la provocation et du paradoxe).
- Le motif de l’éloge (éloge de la pipe).
- Les références littéraires et culturelles.

Faits de langue :
- Les différents niveaux de langue
- Les phrases interrogatives/exclamatives
- Le système énonciatif complexe.

Oral :
- Comparaison de cette lettre avec celle de Voltaire (désinvolture,
frivolité =/= sujet sérieux)

Ecriture de commentaire :
- Les deux premiers paragraphes où Flaubert fait l’éloge
de la pipe.

Lecture cursive :
- GT d’autres auteurs qui, depuis Saint-Amant à Mallarmé
ont célébré la pipe ou fait l’éloge
du tabac : Molière, Corbière , Laforgue ;

Ecriture :
- Que peut apporter la lecture de la correspondance privée
d’un écrivain ?

 

 

Séance 5 (1 heure) - Guilleragues,
Lettres d’une religieuse portugaise
, 1669, Lettre I

- Voir le texte -

Objectifs notionnels :

- La lettre fictive :

- Comment la distinguer de la lettre authentique ?
- La supercherie littéraire ou l’art de faire "
vrai " ;
- Une vraie fausse lettre d’amour.

Objectifs culturels :
- Le début de la mode des lettres fictives -> le
roman épistolaire au XVIIIème siècle

Faits de langue :
- Le jeu des temps de conjugaison : alternance passé/présent/futur.

Oral :
- Comparaison de la première lettre de Mme de Sévigné
avec celle-ci. Les points communs entre la lettre authentique et
la lettre fictive

Lecture cursive :
- Les cinq lettres qui constituent les Lettres portugaises

Exposé  : par un élève de cette lecture
(faite par toute la classe).

 

 

Séance 6 (2 heures) - Gide, Les
Faux-Monnayeurs
, 1925, la lettre de Bernard Profitendieu, au
début du roman (Bernard découvre qu’il est un enfant
naturel et que le juge Profitendieu n’est pas son père).

- Voir le texte -

Objectifs notionnels :

- La lettre insérée dans le roman non épistolaire :

- ses différentes fonctions ?
- son statut par rapport au texte environnant ?

Faits de langue :
- L’emploi du conditionnel

Oral :
- A quoi reconnaît-on l’écriture épistolaire
 ? Le lecteur peut-il, en l’absence de toute précision complémentaire,
être certain qu’il s’agit d’une lettre de fiction ?

Ecriture d’invention :
- Imaginez la lettre que le juge Profitendieu pourrait écrire
à Bernard en réponse à la sienne. Utilisez
les éléments de la lettre de Bernard pour construire
celle du juge.

Dissertation :
- Dans quelles circonstances et pour quelles raisons écrivez-vous
des lettres à des proches ?
- Comment l’écriture des lettres s’inscrit-elle dans votre
emploi du temps ?

 

***

Cette séquence (8 à 10 heures) sera suivie de
l’étude de l’O.I. Les Lettres persanes
.

 

***

TEXTES UTILISES LORS DE CETTE SEQUENCE

 

Texte 1 -
Madame de Sévigné, Lettres, Lettre à
sa fille, Madame de Grignan, 5 octobre 1670

A Montélimar, jeudi 5 octobre 1673

Voici un terrible
jour, ma chère fille ; je vous avoue que je n’en puis plus.
je vous ai quittée dans un état qui augmente ma douleur.
Je songe à tous les pas que vous faites et à tous
ceux que je fais, et combien il s’en faut qu’en marchant toujours
de cette sorte, nous puissions jamais nous rencontrer. Mon cœur
est en repos quand il est auprès de vous : c’est son état
naturel, et le seul qui peut lui plaire. Ce qui s’est passé
ce matin me donne une douleur sensible, et me fait un déchirement
dont votre philosophie sait les raisons : je les ai senties et les
sentirai longtemps. J’ai le cœur et l’imagination tout remplis
de vous ; je n’y puis penser sans pleurer et j’y pense toujours
 : de sorte que l’état où je suis n’est pas une chose
soutenable ; comme il est extrême, j’espère qu’il ne
durera pas dans cette violence. Je vous cherche toujours et je trouve
que tout me manque, parce que vous me manquez. Mes yeux qui vous
ont tant rencontrée depuis quatorze mois ne vous trouvent
plus. Le temps agréable qui est passé rend celui-ci
douloureux, jusqu’à ce que j’y sois un peu accoutumée
 ; mais ce ne sera jamais assez pour ne pas souhaiter ardemment de
vous revoir et de vous embrasser. Je ne dois pas espérer
mieux de l’avenir que du passé. Je sais que votre absence
m’a fait souffrir ; je serai encore plus à plaindre, parce
que je me suis fait imprudemment une habitude nécessaire
de vous voir. Il me semble que je ne vous ai point assez embrassée
en partant : qu’avais-je à ménager ? Je ne vous ai
point assez dit combien je suis contente de votre tendresse : je
vous ai point assez recommandée à M. de Grignan ;
je ne l’ai point assez remercié de toutes ses politesses
et de toute l’amitié qu’il a pour moi ; j’en attendrai les
effets sur tous les chapitres : il y en a où il a plus d’intérêt
que moi, quoique j’en sois plus touchée que lui. Je suis
déjà dévorée de curiosité ; je
n’espère plus de consolation que de vos lettres, qui me feront
encore bien soupirer. En un mot, ma fille, je ne vis que pour vous.
Dieu me fasse la grâce de l’aimer quelque jour comme je vous
aime. Je songe aux pichons [1] ; je suis toute pétrie de
Grignan ; je tiens partout [2]. jamais un voyage n’a été
aussi triste que le nôtre ; nous [3] ne disons pas un mot.

Adieu, ma chère
enfant, aimez-moi toujours : hélas ! nous revoilà
dans les lettres. Assurez Monsieur l’Archevêque de mon respect,
et embrassez le Coadjuteur [4] ; je vous recommande à lui.
Nous avons encore dîné à vos dépens.
Voilà Monsieur de Saint-Geniez qui vient me consoler. Ma
fille plaignez-moi de vous avoir quittée.

1. en provençal, les petits enfants ;
2. comme la pâte " pétrie " dont les éléments
sont bien amalgamés.
3 . Madame de Sévigné voyage en compagnie de deux
abbés.
4. Frère du Comte de Grignan.

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à la séance 1

 

Texte 2 -
Madame de Sévigné, Lettres, Lettre à
Monsieur de Coulanges, 15 décembre 1670

A Paris, ce lundi 15 décembre 1670

Je m’en vous mander
[1] la chose la plus étonnante, la plus surprenante, la plus
merveilleuse, la plus triomphante, la plus étourdissante,
la plus inouïe, la plus singulière, la plus extraordinaire,
la plus incroyable, la plus imprévue, la plus grande, la
plus petite, la plus rare, la plus commune, la plus secrète
jusqu’aujourd’hui, la plus brillante, la plus digne d’envie : enfin
une chose dont on ne trouve qu’un exemple dans nos siècles
passés, encore cet exemple n’est - il pas juste ; une chose
que l’on ne peut pas croire à Paris (comment la pourrait-on
croire à Lyon ?) [2] ; une chose qui fait crier miséricorde
à tout le monde ; une chose qui comble de joie Madame de
Rohan et Madame d’Hauterive [3] ; une chose enfin qui se fera dimanche,
où ceux qui la verront croiront avoir la berlue ; une
chose qui se fera dimanche, et qui ne sera peut-être pas faite
lundi. Je ne puis me résoudre à la dire ; devinez-la
:je vous le donne en trois. Jetez-vous votre langue aux chiens ?
Eh bien ! il faut donc vous la dire : M. de Lauzun épouse
dimanche au Louvre, devinez qui, je vous le donne en quatre, je
vous le donne en dix, je vous le donne en cent. Mme de Coulanges
dit : " Voilà qui est bien difficile à deviner
 ; c’est Mme de la Vallière. - Point du tout, Madame. - C’est
donc Mlle de Retz ? - Point du tout, vous êtes bien provinciale.-
Vraiment, nous sommes bien bêtes, dites-vous, c’est Mlle Colbert.
- Encore moins. - C’est assurément Mlle de Créquy.
- Vous n’y êtes pas. Il faut donc à la fin vous le
dire : il épouse, dimanche, au Louvre, avec la permission
du Roi, Mademoiselle de…, Mademoiselle…, devinez le nom
 : il épouse Mademoiselle, ma foi ! par ma foi ! ma foi jurée
 ! Mademoiselle [4], la grande mademoiselle ; Mademoiselle, fille
de feu Monsieur [5] ; petite-fille d’Henri IV ; Mlle Eu, Mlle
de Dombes, Mlle de Montpensier, Mlle d’Orléans, mademoiselle,
cousine germaine du Roi ; Mademoiselle, destinée au trône
 ; Mademoiselle, le seul parti de France qui fût digne de Monsieur
[6]."

Voilà un beau
sujet de discourir. Si vous criez, si vous êtes hors de vous-même,
si vous dites que nous avons menti, que cela est faux, qu’on se
moque de vous, que voilà une belle raillerie, que cela est
bien fade à imaginer [7] ; si enfin vous nous dites des injures
 : nous trouverons que vous avez raison ; nous en avons fait autant
que vous.

Adieu : les lettres
qui sont portées par cet ordinaire [8] vous feront voir si
nous disons vrai ou non.

 

N.B. Monsieur de Coulanges est le cousin de Madame de Sévigné

1. ici, transmettre, communiquer ;
2. Monsieur de Coulanges se trouve à Lyon ;
3. elles avaient épousé des personnes de condition
inférieure ;
4. ce titre désignait la fille aînée du frère
du Roi. Ici il s’agit de Mademoiselle de Montpensier, qu’on surnommait
la Grande Mademoiselle ;
5. le titre de Monsieur était donné au frère
aîné du Roi. Ici, il s’agit de Gaston d’Orléans
récemment décédé.
6. ici, il s’agit de Philippe d’Orléans, frère de
Louis XIV.
7. peu spirituel ;
8. courrier ordinaire, c’est-à-dire partant à dates
fixes.

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à la séance 2

 

Texte 3 -
Voltaire, A M. Le Comte d’Argental (Affaire Calas), Fernay
le 27 mars 1762

A Ferney, 27 mars 1762

Vous me demanderez
peut-être, mes divins anges, pourquoi je m’intéresse
si fort à ce Calas qu’on a roué ; c’est que je
suis homme, c’est que je vois tous les étrangers indignés,
c’est que tous vos officiers suisses protestants disent qu’ils ne
combattront pas de grand cœur pour une nation, qui fait rouer
leurs frères sans aucune preuve.

Je me suis trompé
sur le nombre des juges, dans ma lettre à M. de la Marche.
Ils étaient treize ; cinq ont constamment déclaré
Calas innocent. S’il avait eu une voix de plus en sa faveur, il
était absous. A quoi tient donc la vie des hommes ? à
quoi tiennent les plus horribles supplices ? Quoi ! parce qu’il
ne s’est pas trouvé un sixième juge raisonnable, on
aura fait rouer un père de famille ! on l’aura accusé
d’avoir pendu son propre fils, tandis que ses quatre autres enfants
crient qu’il était le meilleur des pères !…

Ce pauvre homme criait
sur la roue qu’il était innocent ; il pardonnait à
ses juges ; il pleurait son fils auquel on prétendait qu’il
avait donné la mort. Un dominicain qui l’assistait d’office
sur l’échafaud, dit qu’il voudrait mourir aussi saintement
qu’il est mort. Il ne m’appartient pas de condamner le parlement
de Toulouse ; mais enfin il n’y a eu aucun témoin oculaire
 ; le fanatisme du peuple a pu passer jusqu’à des juges prévenus.
Plusieurs d’entre eux peuvent s’être trompés. N’est
- il pas de la justice du Roi et de sa prudence de faire au moins
représenter les motifs de l’arrêt [1] ? Cette seule
démarche consolerait tous les protestants de l’Europe et
apaiserait les clameurs. Avons-nous besoin de nous rendre odieux
 ? Ne pourriez-vous pas engager M. le comte de Choiseul à
s’informer de cette horrible aventure qui déshonore la nature
humaine, soit que Calas soit coupable, soit qu’il soit innocent
 ? Il est inutile d’approfondir la vérité. Mille tendresses
à mes anges.

1. Dire clairement sur quelles raisons se fonde le jugement
qui a condamné Calas.

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à la séance 3

 

Texte 4 -
Flaubert, Correspondance, Tome I, " Lettre à
Ernest Chevalier ", 2 septembre 1943

Nogent-sur-Seine, 2 septembre 1843

Ah ! sans la pipe
la vie serait aride, sans le cigare elle serait incolore, sans la
chique elle serait intolérable ! Les imbéciles vous
disent toujours : " singulier plaisir ! tout s’en va en fumée.
" Comme si tout ce qu’il y a de plus beau ne s’en allait pas
en fumée ! et la gloire ? et l’amour ? et les rêves
où vont-ils, mes amis ? Dites-moi donc si les plus beaux
spasmes des adolescents, si les plus larges baisers des Italiennes,
si les plus grands coups d’épée des héros ont
laissé autre chose dans le monde que n’en a laissé
ma dernière pipe. Il faut convenir que les gens graves sont
grotesques et que le peu d’éléments comiques que possède
le siècle vient encore d’eux. IL n’y a pas pour moi de prêtre
à l’autel, d’âne chargé de fumier, de poète
hérissé de métaphores ni de femme honnête
qui me semble aussi comique qu’un homme sérieux.

Je disais donc que
je fumais, j’ajoute que je lis un peu de Ronsard, de mon grand et
beau Ronsard pour leqquel je ne suis pas le seul qui nourrisse une
religion particulière. Singulière chose que la renommée.
Quand je pense qu’un pédant comme Malherbe et un pisse-froid
comme Boileau ont effacé cet homme-là et que le Français
ce peuple spirituel est encore de leur avis ! ô goût
 ! ô porcs ! porcs en habit, porcs à deux pattes et
à paletot.

je te disais donc
que je lisais du Ronsard, et puis après qu’est-ce que je
fais encore ? Eh ! bien je me baigne dans la Seine hélas
au lieu de la mer, dans un endroit qu’on appelle le Livon et sous
une chute qu’il y a là près d’un moulin. Je vais aller
ces jours-ci dans la campagne faire quelques excursions, et puis
dans huit jours je crois que nous repartons pour Rouen, ancienne
capitale de la Normandie, chef-lieu du département de la
Seine-Inférieure, ville importante par ses manufactures,
patrie de Duguernay, de Carbonnier [1], de Corneille, de Jouvenet
[2], de Hégouay, portier du collège, de Fontenelle,
de Géricault [3], de Crépet père et fils.
Il s’y fait un grand commerce de cotons filés. Elle a de
belles église, des habitants stupides, je l’exècre,
je la hais, j’attire sur elle toutes les imprécations du
ciel parce qu’elle m’a vu naître. Malheur aux murs qui m’ont
abrité ! aux bourgeois qui m’ont connu moutard et aux pavés
où j’ai commencé à me durcir les talons ! Ô
Attila quand reviendras-tu, aimable humanitaire, avec quatre cent
mille cavaliers pour incendier cette belle France pays des dessous
de pieds et de bretelles ? et commence je te prie par Paris d’abord
et par Rouen en même temps.
Adieu, vieux troubadour.

1. Carbonnier, conseiller à la Cour, vice-président
de la société centrale d’agriculture de Rouen (Almanach
de Rouen, 1840).
2. Jean Jouvenet, peintre (1644-1717).
3. Géricault, né à Rouen en 1791, mort en 1824.
Le Radeau de la Méduse est de 1819.

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Texte 5 -
Guilleragues, Lettres d’une religieuse portugaise, 1669,
Lettre I

J’envoie mille fois
le jour mes soupirs vers vous, ils vous cherchent en tous lieux,
et ils ne me rapportent, pour toute récompense de tant d’inquiétudes,
qu’un avertissement trop sincère que me donne ma mauvaise
fortune, qui a la cruauté de ne souffrir pas que je me flatte,
et qui me dit à tous moments : cesse, cesse, Mariane infortunée,
de te consumer vainement, et de chercher un amant que tu ne verras
jamais ; qui a passé les mers pour te fuir, qui est en France
au milieu des plaisirs, qui ne pense pas un seul instant à
tes douleurs, et qui te dispense de tous ces transports [1], desquels
il ne te sait aucun gré. Mais non, je ne puis me résoudre
à juger si injurieusement de vous, et je suis trop intéressée
à vous justifier : je ne veux point m’imaginer que vous m’avez
oubliée. Ne suis-je pas assez malheureuse sans me tourmenter
par de faux soupçons ? Et pourquoi ferais-je des efforts
pour ne me souvenir de tous les soins que vous avez pris de me témoigner
de l’amour ? J’ai été si charmée de tous ces
soins, que je serais bien ingrate si je ne vous aimais avec les
mêmes emportements que ma passion me donnait, quand je jouissais
des témoignages de la vôtre. Comment se peut-il faire
que les souvenirs des moments si agréables soient devenus
si cruels ? et faut-il que, contre leur nature, ils ne servent qu’à
tyranniser mon cœur ? Hélas ! votre dernière
lettre le réduisit en un étrange état : il
eut des mouvements si sensibles qu’il fit, ce semble, des efforts
pour se séparer de moi, et pour vous aller trouver ; je fus
si accablée de toutes ces émotions violentes, que
je demeurai plus de trois heures abandonnée de tous mes sens
 : je me défendis de revenir à une vie que je dois
perdre pour vous, puisque je ne puis la conserver pour vous ; je
revis enfin, malgré moi, la lumière, je me flattais
de sentir que je mourais d’amour ; et d’ailleurs j’étais
bien aise de n’être plus exposée à voir mon
cœur déchiré par la douleur de votre absence.
Après ces accidents, j’ai eu beaucoup de différentes
indispositions ; mais, puis-je être sans maux, tant que je
ne vous verrai pas ? Je les supporte cependant sans murmurer, puisqu’ils
viennent de vous. Quoi ? est-ce là la récompense que
vous me donnez de vous avoir si tendrement aimé ? Mais,
n’importe, je suis résolue à vous adorer toute ma
vie, et à ne voir jamais personne ; et je vous assure que
vous ferez bien aussi de n’aimer personne. Pourriez-vous être
content d’une passion moins ardente que la mienne ? Vous trouverez,
peut-être, plus de beauté (vous m’avez pourtant dit,
autrefois, que j’étais assez belle), mais vous ne trouverez
jamais tant d’amour, et tout le reste n’est rien. Ne remplissez
plus vos lettres de choses inutiles, et ne m’écrivez plus
de me souvenir de vous. Je ne puis vous oublier, et je n’oublie
pas aussi que vous m’avez fait espérer que vous viendriez
passer quelque temps avec moi. Hélas ! pourquoi n’y voulez-vous
pas passer toute votre vie ?

1. Sentiments violents.

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à la séance 5

 

Texte 6 -
Gide, Les Faux-Monnayeurs, 1925, la lettre de Bernard Profitendieu,
au début du roman (Bernard découvre qu’il est un enfant
naturel et que le juge Profitendieu n’est pas son père).

Monsieur,

J’ai compris à
la suite de certaine découverte que j’ai faite par hasard
cet après-midi, que je dois cesser de vous considérer
comme mon père, et c’est pour moi un immense soulagement.
en me sentant si peu d’amour pour vous, j’ai longtemps cru que j’étais
un fils dénaturé ; je préfère savoir
que je ne suis pas votre fils du tout. Peut-être estimez-vous
que je vous dois la reconnaissance pour avoir été
traité par vous comme un de vos enfants ; mais d’abord j’ai
toujours senti entre eux et moi votre différence d’égards,
et puis tout ce que vous en avez fait, je vous connais assez pour
savoir que c’était par horreur du scandale, pour cacher une
situation qui ne vous faisait pas beaucoup honneur - et enfin parce
que vous ne pouviez faire autrement. Je préfère partir
sans revoir ma mère, parce que je craindrais, en lui faisant
mas adieux définitifs, de m’attendrir et aussi parce que
devant moi, elle pourrait se sentir dans une fausse situation -
ce qui me serait désagréable. Je doute que son affection
pour moi soit bien vive ; comme j’étais le plus souvent en
pension, elle n’a guère eu le temps de me connaître,
et comme ma vie lui rappelait sans cesse quelque chose de sa vie
qu’elle aurait voulu effacer, je pense qu’elle me verra partir avec
soulagement et plaisir. Dites-lui, si vous en avez le courage, que
je ne lui en veux pas de m’avoir fait bâtard ; qu’au contraire,
je préfère ça à savoir que je suis né
de vous. (Excusez-moi de parler ainsi ; mon intention n’est pas
de vous écrire des insultes ; mais ce que j’en dis va vous
permettre de me mépriser, et cela vous soulagera.)

Si vous désirez
que je garde le silence sur les secrètes raisons qui m’ont
fait quitter votre foyer, , je vous prie de ne point chercher à
m’y faire revenir. La décision que je prends de vous quitter
est irrévocable. Je ne sais ce qu’a pu vous coûter
mon entretien jusqu’à ce jour ; je pouvais accepter de vivre
à vos dépens tant que j’étais dans l’ignorance,
mais il va sans dire que je préfère ne rien recevoir
de vous à l’avenir. L’idée de vous devoir quoi que
ce soit m’est intolérable et je crois que, si c’était
à recommencer, je préférerais mourir de faim
plutôt que de m’asseoir à votre table. Heureusement
il me semble me souvenir d’avoir entendu dire que ma mère,
quand elle vous a épousé était plus riche que
vous. Je suis donc libre de penser que je n’ai vécu qu’à
sa charge. Je la remercie, la tiens quitte de tout le reste, et
lui demande de m’oublier. Vous trouverez bien un moyen d’expliquer
mon départ auprès de ceux qui pourraient s’en étonner.
Je vous permets de me charger [1] (mais je sais bien que vous n’attendez
pas ma permission pour le faire).

je signe du ridicule
nom qui est le vôtre, que je voudrais pouvoir vous rendre,
et qu’il me tarde de déshonorer.

Bernard Profitendieu

P.S. Je laisse chez vous toutes mes affaires qui pourront servir
à Caloub [2] plus légitimement, je l’espère
pour vous.

1. accuser ;
2. Jeune frère de Bernard.

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