20 jui. 2007

Groupement de textes sur l’épistolaire en première L

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Texte 1 : Madame de La Fayette,
La Princesse de Clèves, 1678

Sans oser se l’avouer, Madame de Clèves
aime Monsieur de Nemours qui lui a déclaré sa flamme.
Or depuis peu un mystère agite les esprits : qui est l’auteur
de la lettre galante , tombée de la poche de M. de Nemours
 ? La reine dauphine qui a récupéré cette lettre
la confie à Madame de Clèves… En fait, Monsieur
de Nemours avait accepté d’en endosser la destination à
la place de son ami, le vidame de Chartres, pour lui éviter
certains ennuis.

La reine dauphine
[…] s’approcha de Mme de Clèves :
" Allez lire cette lettre, dit-elle, elle s’adresse à
M. de Nemours et, selon les apparences, elle est de cette maîtresse
pour qui il a quitté toutes les autres. Si vous ne pouvez
la lire présentement, gardez-la ; venez ce soir à
mon coucher pour me la rendre et pour me dire si vous en connaissez
l’écriture. "

Mme la Dauphine quitta
Mme de Clèves après ces paroles et la laissa si étonnée
et dans un si grand saisissement qu’elle fut quelque temps sans
pouvoir sortir de sa place.

L’impatience et le
trouble où elle était ne lui permirent pas de demeurer
chez la reine ; elle s’en alla chez elle, quoiqu’il ne fût
pas l’heure où elle avait accoutumé de se retirer.
Elle tenait cette lettre avec une main tremblante ; ses pensées
étaient si confuses qu’elle n’en avait aucune distincte ;
et elle se trouvait dans une sorte de douleur insupportable, qu’elle
ne connaissait point et qu’elle n’avait jamais sentie. Sitôt
qu’elle fut dans son cabinet, elle ouvrit cette lettre et la trouva
telle :

LETTRE

Je vous ai trop
aimé pour vous laisser croire que le changement qui vous
paraît en moi soit un effet de ma légèreté
 ; je veux vous apprendre que votre infidélité en est
la cause. Vous êtes bien surpris que je vous parle de votre
infidélité ; vous me l’aviez cachée avec tant
d’adresse, et j’ai pris tant de soin de vous cacher que je la savais,
que vous avez raison d’être étonnée qu’elle
me soit connue. Je suis surprise moi-même que j’aie pu ne
rien vous en faire paraître. jamais douleur n’a été
pareille à la mienne. Je croyais que vous aviez pour moi
une passion violente ; je ne vous cachais plus celle que j’avais
pour vous et, dans le temps que je vous la laissais voir tout entière,
j’appris que vous me trompiez, que vous en aimiez une autre et que,
selon toutes les apparences, vous me sacrifiiez à cette nouvelle
maîtresse. Je le sus le jour de la course de bague ; c’est
ce qui fit que je n’y allai point. Je feignis d’être malade
pour cacher le désordre de mon esprit ; mais je le devins
en effet et mon corps ne put supporter une si violente agitation.
Quand je commençai à me porter mieux, je feignis encore
d’être fort mal, afin d’avoir un prétexte de ne vous
point voir et de ne vous point écrire. je voulus avoir du
temps pour résoudre de quelle sorte j’en devais user avec
vous ; je pris et je quittai vingt fois les mêmes résolutions
 ; mais enfin je vous trouvai indigne de voir ma douleur et je résolus
de ne vous la point faire paraître. je voulus blesser votre
orgueil en vous faisant voir que ma passion s’affaiblissait d’elle-même.
Je crus diminuer par là le prix du sacrifice que vous en
faisiez ; je ne voulus pas que vous eussiez le plaisir de montrer
combien je vous aimais pour en paraître plus aimable. Je résolus
de vous écrire des lettres tièdes et languissantes
pour jeter dans l’esprit de celle à qui vous les donniez
que l’on cessait de vous aimer. Je ne voulus pas qu’elle eût
le plaisir d’apprendre que je savais qu’elle triomphait de moi,
ni augmenter son triomphe par mon désespoir et par mes reproches.
Je pensai que je ne vous punirai pas assez en rompant avec vous
et que je ne vous donnerais qu’une légère douleur
si je cessais de vous aimer lorsque vous ne m’aimiez plus. je trouvai
qu’il fallait que vous m’aimassiez assez pour sentir le mal de n’être
point aimé, que j’éprouvais si cruellement. Je crus
que si quelque chose pouvait rallumer les sentiments que vous aviez
eus pour moi, c’était de vous faire voir que les miens étaient
changés ; mais de vous faire voir en feignant de vous le
cacher, et comme si je n’eusse pas eu la force de vous l’avouer.
Je m’arrêtai à cette résolution ; mais qu’elle
me fut difficile à prendre, et qu’en vous revoyant elle me
parut impossible à exécuter ! Je fus prête cent
fois à éclater par mes reproches et par mes pleurs
 ; l’état où j’étais encore par ma santé
me servit à vous déguiser mon trouble et mon affliction.
Je fus soutenue ensuite par le plaisir de dissimuler avec vous,
comme vous dissimuliez avec moi ; néanmoins, je me faisais
une si grande violence pour vous dire et pour vous écrire
que je vous aimais que vous vîtes plus tôt que je n’avais
eu dessein de vous laisser voir que mes sentiments étaient
changés. Vous en fûtes blessé ; vous vous en
plaignîtes. Je tâchais de vous rassurer ; mais c’était
d’une manière si forcée que vous en étiez encore
mieux persuadé que je ne vous aimais plus. Enfin je fis tout
ce que j’avais eu l’intention de faire. La bizarrerie de votre cœur
vous fit revenir vers moi, à mesure que vous voyiez que je
m’éloignais de vous. j’ai joui de tout le plaisir que peut
donner la vengeance ; il m’a paru que vous m’aimiez mieux que vous
n’aviez jamais fait et je vous ai fait voir que je ne vous aimais
plus. J’ai eu lieu de croire que vous aviez entièrement abandonné
celle pour qui vous m’aviez quittée. J’ai eu aussi des raisons
pour être persuadée que vous ne lui aviez jamais parlé
de moi ; mais votre retour et votre discrétion n’ont pu réparer
cette légèreté. Votre cœur a été
partagé entre moi et une autre, vous m’avez trompée
 ; cela suffit pour m’ôter le plaisir d’être aimée
de vous, comme je croyais mériter de l’être, et pour
me laisser dans cette résolution que j’ai prise de ne vous
voir jamais et dont vous êtes si surpris.

Mme de Clèves
lut cette lettre et la relut plusieurs fois, sans savoir néanmoins
ce qu’elle avait lu. Elle voyait seulement que M. de Nemours ne
l’aimait pas comme elle l’avait pensé et qu’il en aimait
d’autres qu’il trompait comme elle.

Tome deuxième

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Texte 2 : G. Flaubert, Madame Bovary,
1857

Emma Bovary, épouse
d’un officier de santé, étouffe dans sa vie monotone
et pour tromper son ennui, elle prend un amant, Rodolphe, avec lequel
elle rêve de folles escapades. Mais cette liaison commence
à peser à Rodolphe qui se décide à rédiger
une lettre de rupture…

- Allons, se dit-il,
commençons !
Il écrivit :

" Du courage,
Emma ! du courage ! Je ne veux pas faire le malheur de votre existence…
"

- Après tout,
c’est vrai, pensa Rodolphe ; j’agis dans son intérêt,
je suis honnête.

" Avez-vous
mûrement pesé votre détermination ? Savez-vous
l’abîme où je vous entraînais, pauvre ange ?
Non, n’est-ce pas ? Vous alliez confiante et folle, croyant au bonheur,
à l’avenir… Ah ! malheureux que nous sommes ! insensés
 ! "

Rodolphe s’arrêta
pour trouver ici quelque bonne excuse.
- Si je lui disais que toute ma fortune est perdue ? … Ah !
non, et, d’ailleurs , cela n’empêcherait rien. Ce serait à
recommencer plus tard. Est-ce qu’on peut faire entendre raison à
des femmes pareilles ?
Il réfléchit, puis ajouta :

" Je ne vous
oublierai pas, croyez-le bien, et j’aurai continuellement pour vous
un dévouement profond ; mais un jour, tôt ou tard,
cette ardeur (c’est là le sort des choses humaines) se fût
diminuée, sans doute ! il nous serait venu des lassitudes,
et qui sait même si je n’aurais pas eu l’atroce douleur d’assister
à vos remords et d’y participer moi-même, puisque je
les aurais causées. L’idée seule des chagrins qui
vous arrivent me torture, Emma ! Oubliez-moi ! Pourquoi faut-il
que je vous aie connue ? Pourquoi étiez-vous si belle ? Est-ce
ma faute ? O mon Dieu ! non, non, n’en accusez que la fatalité
 ! "

- Voilà un
mot qui fait toujours de l’effet, se dit-il.

" Ah ! si vous
eussiez été une de ces femmes au cœur frivole
comme on en voit, certes, j’aurais pu, par égoïsme,
tenter une expérience alors sans danger pour vous. Mais cette
exaltation délicieuse, qui fait à la fois votre charme
et votre tourment, vous a empêché de comprendre, adorable
femme que vous êtes, la fausseté de notre position
future. Moi non plus, je n’y avais pas réfléchi d’abord,
et je me reposais dans l’ombre de ce bonheur idéal comme
à celle du mancenillier, sans prévoir les conséquences. "

- Elle va peut-être
croire que c’est par avarice que j’y renonce…Ah ! n’importe
 ! tant pis, il faut en finir !

" Le monde est
cruel, Emma. Partout où nous eussions été,
il nous aurait poursuivis. Il vous aurait fallu subir les questions
indiscrètes, la calomnie, le dédain, l’outrage peut-être.
L’outrage à vous ! Oh !… Et moi qui voudrais vous faire
asseoir sur un trône ! Moi qui emporte votre pensée
comme un talisman ! car je me punis par l’exil de tout le mal que
je vous ai fait. Je pars. Où ? Je n’en sais rien, je suis
fou ! Adieu ! Soyez toujours bonne ! Conservez le souvenir du malheureux
qui vous a perdue. Apprenez mon nom à votre enfant, qu’il
le redise dans ses prières. "

La mèche des
deux bougies tremblait. Rodolphe se leva pour aller fermer la fenêtre,
et quand il se fut rassis :
- Il me semble que c’est tout. Ah ! encore ceci, de peur qu’elle
ne vienne me relancer :

" Je serai loin
quand vous lirez ces tristes lignes ; car j’ai voulu m’enfuir au
plus vite afin d’éviter la tentation de vous revoir. Pas
de faiblesse ! Je reviendrai, et peut-être que plus tard,
nous causerons ensemble très froidement de nos anciennes
amours. Adieu ! "

Et il y avait un
dernier adieu, séparé en deux mots : A Dieu ! ce qu’il
jugeait d’excellent goût.

- Comment vais-je
signer, maintenant ? se dit-il. Votre tout dévoué…
Non. Votre ami ?…Oui, c’est cela.

Il relut la lettre.
Elle lui parut bonne.

Deuxième partie

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Texte 3 : Guilleragues, Lettres de
la religieuse portugaise
, 1663

L’œuvre - cinq lettres adressées à un officier
français par une religieuse portugaise - se présente
comme une œuvre authentique. En fait, il s’agit d’un roman
épistolaire à une seule voix.

Je ne sais pourquoi
je vous écris, je vois bien que vous aurez seulement pitié
de moi, et je ne veux point de votre pitié ; j’ai bien du
dépit contre moi-même, quand je fais réflexion
à tout ce que je vous ai sacrifié : j’ai perdu ma
réputation, je me suis exposée à la fureur
de mes parents, à la sévérité des lois
de ce pays, contre les religieuses, et à votre ingratitude,
qui me paraît le plus grand de tous mes malheurs : cependant,
je sens bien que mes remords ne sont pas véritables, que
je voudrais du meilleur de mon cœur avoir couru pour l’amour
de vous de plus grands dangers, et que j’ai un plaisir funeste à
avoir hasardé ma vie et mon honneur ; tout ce que j’ai de
plus précieux ne devait-il pas être à votre
disposition ? Et ne dois-je pas être bien aise de l’avoir
employé comme j’ai fait : il me semble même que je
ne suis guère contente ni de mes douleurs, ni de l’excès
de mon amour, quoique je ne puisse, hélas ! me flatter assez
pour être contente de vous ; je vis, infidèle que je
suis, et je fais autant de choses pour en conserver ma vie que pour
la perdre. Ah ! j’en meurs de honte : mon désespoir n’est
donc que dans mes lettres ? Si je vous aimais autant que je vous
l’ai dit mille fois, ne serais-je pas morte, il y a longtemps ?
Je vous ai trompé, c’est à vous à vous plaindre
de moi : hélas ! pourquoi ne vous en plaignez-vous pas ?
Je vous ai vu partir, ne puis-je espérer de vous voir jamais
de retour, et je respire cependant : je vous ai trahi, je vous en
demande pardon : mais ne me l’accordez pas : traitez-moi sévèrement.
Ne trouvez point que mes sentiments soient assez violents ; soyez
plus difficile à contenter. Mandez-moi que vous voulez que
je meure d’amour pour vous ; et je vous conjure de me donner ce
secours, afin que je surmonte la faiblesse de mon sexe, et que je
finisse toutes mes irrésolutions par un véritable
désespoir ; une fin tragique vous obligerait sans doute à
penser souvent à moi, ma mémoire vous serait chère,
et vous seriez, peut-être, sensiblement touché d’une
mort extraordinaire ; ne vaut-elle pas mieux que l’état où
vous m’avez réduite ? Adieu, je voudrais bien ne vous avoir
jamais vu. Ah ! je sens vivement la fausseté de ce sentiment,
et je connais dans le moment que je vous écris que j’aime
mieux être malheureuse en vous aimant que de ne vous avoir
jamais vu ; je consens donc sans murmure à ma mauvaise destinée,
puisque vous n’avez pas voulu la rendre meilleure. Adieu, promettez-moi
de me regretter tendrement, si je meurs de douleur, et qu’au moins,
la violence de ma Passion vous donne du dégoût et de
l’éloignement pour toutes choses ; cette consolation me suffira,
et s’il faut que je vous abandonne pour toujours, je voudrais bien
ne vous laisser pas à une autre. Ne seriez-vous pas bien
cruel de vous servir de mon désespoir, pour vous rendre plus
aimable, et pour faire voir que vous avez donné la plus grande
Passion du monde ? Adieu, encore une fois, je vous écris
des lettres trop longues, je n’ai pas assez d’égard pour
vous, je vous en demande pardon, et j’ose espérer que vous
aurez quelque indulgence pour une pauvre insensée, qui ne
l’était pas, comme vous savez, avant qu’elle vous aimât.
Adieu, il me semble que je vous parle trop souvent de l’état
insupportable où je suis : cependant je vous remercie dans
le fond de mon cœur du désespoir que vous me causez,
et je déteste la tranquillité, où j’ai vécu,
avant que je vous connusse. Adieu, ma Passion augmente à
chaque moment. Ah ! que j’ai de choses à vous dire !

Lettre 3

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Texte 4 : Rousseau, La Nouvelle Héloïse,
1761

Saint-Preux, précepteur de Julie d’Etange tombe amoureux
de sa jeune élève et lui avoue ses sentiments dans
la lettre qui ouvre le roman. Très vite Julie répond
à son amour, mais elle que son père la destine à
un autre mari. Au nom de la vertu, les deux jeunes gens luttent
contre leur passion. Mais un soir, Julie donne rendez-vous à
Saint-Preux dans sa chambre.

A Julie,

J’arrive plein d’une
émotion qui s’accroît en entrant dans cet asile. Julie
 ! Me voici dans ton cabinet, me voici dans le sanctuaire de tout
ce que mon cœur adore. Le flambeau de l’amour guidait mes pas,
et j’ai passé sans être aperçu. Lieu charmant,
lieu fortuné, qui jadis vis tant réprimer de regards
tendres, tant étouffer de soupirs brûlants ; toi qui
vis naître et mourir mes premiers feux ; pour la seconde fois
tu les verras couronner ; témoin de ma constance immortelle,
sois le témoin de mon bonheur, et voile à jamais les
plaisirs du plus fidèle et du plus heureux des hommes.

Que ce mystérieux
séjour est charmant ! Tout y flatte et nourrit l’ardeur qui
me dévore. O Julie ! il est plein de toi, et la flamme de
mes désirs s’y répand sur tous tes vestiges. Oui,
tous mes sens y sont enivrés à la fois. Je ne sais
quel parfum presque insensible, plus doux que la rose, plus léger
que l’iris s’exhale ici de toutes parts. J’y crois entendre le son
flatteur de ta voix. Toutes les parties de ton habillement éparses
présentent à mon ardente imagination celles de toi-même
qu’elles recèlent. Cette coiffure légère que
parent de grands cheveux blonds qu’elle feint de couvrir : cet heureux
fichu contre lequel une fois au moins je n’aurai pas à murmurer
 ; ce déshabillé élégant et simple qui
marque si bien le goût de celle qui le porte ; ces mules si
mignonnes qu’un pied souple remplit sans peine ; ce corps si délié
qui touche et embrasse…quelle taille enchanteresse…au-devant
deux légers contours…ô spectacle de volupté…la
baleine a cédé à la force de l’impression…empreintes
délicieuses, que je vous baise mille fois !… Dieux !
Dieux ! que sera - ce quand…Ah ! je crois déjà
sentir ce tendre cœur battre sous une heureuse main ! Julie
 ! ma charmante Julie ! je te vois, je te sens partout, je te respire
avec l’air que tu as respiré ; tu pénètres
toute ma substance ; que ton séjour est brûlant et
douloureux pour moi ! Il est terrible à mon impatience. O
viens, vole, ou je suis perdu.

Quel bonheur d’avoir
trouvé de l’encre et du papier ! J’exprime ce que je sens
pour en tempérer l’excès, je donne le change à
mes transports en les décrivant.

Il me semble entendre
du bruit. Serait - ce ton barbare père ? Je ne crois pas
être lâche…mais qu’en ce moment la mort me serait
horrible ! Mon désespoir serait égal à l’ardeur
qui me consume. Ciel ! Je te demande encore une heure de vie, et
j’abandonne le reste de mon être à ta rigueur. O désirs
 ! ô crainte ! ô palpitations cruelles !… on ouvre
 !… on entre !… c’est elle ! je l’entrevois, je l’ai vue,
j’entends refermer la porte. Mon cœur, mon faible cœur,
tu succombes à tant d’agitations. Ah ! cherche des forces
pour supporter la félicité qui t’accable !

Première partie, lettre LIV

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Texte 5 : C. de Laclos, Les Liaisons
dangereuses
, 1782

Le premier échange épistolaire du roman nous donne
à entendre les voix de l’innocence. dans une lettre adressée
par Cécile de Volanges, une jeune fille dont le mariage vient
d’être " arrangé ", à Sophie de Carnay,
son amie de couvent.

Cécile de Volanges à Sophie de
Carnay
Aux Ursulines de…

Il n’est pas encore
cinq heures ; je ne dois aller retrouver Maman qu’à sept,
voilà bien du temps, si j’avais quelque chose à te
dire ! Mais on ne m’a encore parlé de rien ; et sans les
apprêts que je vois faire, et la quantité d’ouvrières
qui viennent toutes pour moi, je croirais qu’on ne songe pas à
me marier et que c’est un radotage de plus de la bonne Joséphine.
Cependant Maman m’a dit si souvent qu’une demoiselle devait rester
au couvent jusqu’à ce qu’elle se mariât, que puisqu’elle
m’en fait sortir, il faut bien que Joséphine ait raison.

Il vient d’arriver
un carrosse à la porte et Maman me fait dire de passer chez
elle tout de suite. Si c’était le Monsieur ? je ne suis pas
habillée, la main me tremble et le cœur me bat. J’ai
demandé à la femme de chambre si elle savait qui était
chez ma mère : " Vraiment, m’a-t-elle dit, c’est M. 
C*** . " Et elle riait. Oh ! je crois que c’est lui. Je reviendrai
sûrement te raconter ce qui se sera passé. Voilà
toujours son nom. Il ne faut pas se faire attendre. Adieu, jusqu’à
un petit moment.

Comme tu vas te moquer
de la pauvre Cécile ! oh ! j’ai été bien honteuse.
Mais tu y aurais été attrapée comme moi. En
entrant chez Maman, j’ai vu un Monsieur en noir, debout auprès
d’elle. Je l’ai salué du mieux que j’ai pu, et suis restée
sans pouvoir bouger de ma place. Tu juges combien je l’examinais.
" Madame, a-t-il dit à ma mère, en me saluant,
voilà une charmante demoiselle et je sens mieux que jamais
le prix de vos bontés. " A ce propos si positif, il
m’a pris un tremblement, tel que je ne pouvais me soutenir ; j’ai
trouvé un fauteuil et je m’y suis assise, bien rouge et bien
déconcertée. J’y étais à peine, que
voilà cet homme à mes genoux. Ta pauvre Cécile
alors a perdu la tête ; j’étais, comme a dit Maman,
tout effarouchée. Je me suis levée en jetant un cri
perçant… ; tiens comme ce jour du tonnerre. Maman est
partie d’un éclat de rire, en me disant : " Eh bien
 ! qu’avez-vous ? Asseyez-vous et donnez votre pied à Monsieur.
" En effet, ma chère amie, le Monsieur était
un cordonnier, je ne peux te rendre combien j’ai été
honteuse : par bonheur il n’y avait que Maman. Je crois que quand
je serai mariée, je ne me servirai plus de ce cordonnier-là.

Conviens que nous
voilà bien savantes ! Adieu. Il est près de six heures,
et ma femme de chambre me dit qu’il faut que je m’habille. Adieu,
ma chère Sophie ; je t’aime comme si j’étais encore
au couvent.
P.S. - Je ne sais par qui envoyer ma lettre ; ainsi j’attendrai
que Joséphine vienne.

Paris, ce 3 août 17**
Lettre I

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