Lettres
&
Langues et culture de l'Antiquité

Romans de combat : Le dernier jour d’un condamné de Hugo et La ferme des animaux d’Orwell

20 / 06 / 2007 | le GREID Lettres

 

Objectifs :

  • préparer
    l’étude de l’argumentation
  • réviser
    les notions déjà étudiées

par
Marie-Madeleine Forray et Josiane Guillet,
lycée Champlain de Chennevières

 

Présentation

Nous avons proposé
ces deux lectures à deux classes de Seconde, l’une à
option SES, l’autre à diverses options littéraires,
que nous faisions progresser de façon alignée. Nous
nous trouvions alors dans une séquence sur L’Assommoir, dans
le cadre du mouvement naturaliste, et avions été amenés
avec les élèves à constater la vocation "
combative " du roman de Zola. Nous voulions faire suivre cette
séquence d’une courte séquence sur la poésie
engagée contre la guerre, pour satisfaire nos élèves
un peu frustrés de poésie, avant de nous lancer dans
les registres dans l’éloge et le blâme, du XVIIème
au XXème siècle. Ces deux romans, dont l’un d’origine
étrangère, nous paraissaient bien préparer
la dynamique argumentative dans laquelle nous entrions, et se prêtaient
à la reprise de notions déjà travaillées
en cours d’année.Ils offraient des prolongements, avant la
période étudiée (Romantisme), et après
(vingtième siècle). En même temps, nous reprenions
en en modifiant l’orientation, un travail déjà élaboré
quelques années plus tôt, avec une autre de nos collègues,
Dominique Deysson.

Ces lectures ont
été proposées au choix des élèves
quelques semaines avant les vacances de Noël, et ont été
" contrôlées " à la rentrée
de janvier. Les élèves disposaient de leurs romans
pour répondre au questionnaire qui les concernait.

 

Le dernier jour d’un condamné (V. Hugo)


 :

Questions

1. L’énonciation :
(4 points)
- Pourquoi l’auteur a-t-il choisi d’écrire son récit
à la première personne ?
- Pourquoi n’a-t-il pas précisé l’aspect physique
du condamné ? sa situation sociale ? les raisons pour lesquelles
il est condamné à mort ?

2. L’univers carcéral
 :
(4 points)
- Comment sont présentées les prisons ?
- Comment sont présentés les gens qui y travaillent
 ?

3. Le " spectacle
" :
(6 points)
Sous forme d’un tableau significatif, montrez les différences
qui existent entre
- le regard du condamné sur les forçats (ch.13 et
14)
- le regard de la foule sur le condamné (ch. 22 et 48)

4. La peur du
condamné :
(6 points)
- Comment se traduit la peur du condamné ?
(Vous envisagerez essentiellement ce qui est du domaine des sensations)
- Quels éléments, animés ou inanimés,
hantent régulièrement l’imagination de Victor Hugo
 ? Choisissez-en un, que vous interpréterez.
- Comment le condamné accueille-t-il sa mort (calme, résignation,
révolte...) ? Pourquoi Victor Hugo a-t-il choisi une telle
attitude ?

5. La thèse
Exprimez la thèse de Victor Hugo dans ce roman et étudiez
sa stratégie argumentative : efficacité du mode d’énonciation
choisi, registre, arguments développés.

 

Eléments
de corrigé

1 : L’énonciation
 :

a) Première
personne :
Le narrateur-personnage donne un témoignage direct,
bien que fictionnel, sur la condamnation. Il fait parler un condamné
dans une sorte de " journal ", cinq semaines après
sa condamnation. Il s’exprime donc tantôt au passé,
tantôt au présent, tantôt au futur proche. Au
début du roman, il est à la prison de Bicêtre,
puis à la Conciergerie et à l’Hôtel de ville,
avant de le faire s’exprimer lors de son convoyage vers la Place
de Grève, jusqu’à l’ultime lieu et temps, l’échafaud
 ;

b) Absence de précision
 :
Ce n’est pas le récit d’un événement précis,
et le personnage est semblable à tous les autres dans cette
situation .
- Le personnage est un symbole, donne une leçon.
- Le lecteur, quel qu’il soit, peut en lisant s’identifier
au personnage qui raconte, et éprouver ce qu’il ressent.
- V. Hugo, auteur, fait passer ainsi sa propre opinion sur
la condamnation à mort .

2 : L’univers
carcéral :

a) Les prisons (Bicêtre
et la Conciergerie) :
*** Les locaux, anciens (XVème siècle) ,sont vétustes,
exigus, inconfortables, sales, obscurs, sous surveillance permanente.

La prison est "moitié maison moitié homme".
Personnifiée, elle est une monstruosité, et le prisonnier
devient une "bête", sa "proie".
*** Conséquences sur les détenus : "Les murs
avaient plus de pouvoirs que les geôliers eux-mêmes",
ils sont pour les prisonniers un "venin" qui les "avilit",
les "flétrit". La prison, pour le narrateur, dégrade
le prisonnier physiquement et moralement.

b) Les gens qui y
travaillent :
Geôlier, guichetier, gendarmes, font preuve d’indifférence,
de bêtise, sans agressivité particulière .
Le bourreau compatit avec ironie .
Les prêtres, sans doute les personnages les plus importants,
se révèlent plus nuancés : ils sont déformés
par l’habitude, préoccupés surtout par leurs soucis
personnels, considèrent leur métier comme un autre.
Sans méchanceté, ils ne contestent pas le système,
ne s’interrogent pas sur le principe de la condamnation à
mort .

3 : Le
"spectacle" :

Ce que voit le condamné
Ce que voit la foule
Spectacle - Une fête qui rassemble hommes, femmes et enfants, surtout au ch.45
- Place de Grève : lieu d’attraction foule curieuse
- codes du spectacle : on retient ses chaises

-
un spectacle annoncé
- l’occasion d’un grand rassemblement
- une fête
- un criminel qui mérite son châtiment
- un homme acculé à la mort
(cf jeux du cirque)

Jugements Mépris :
foule insouciante (cf enfants), inconsciente, " meute " manipulée par l’habitude.
foule incapable de penser ("bêtes")
- La foule voit le criminel, non
l’homme
- La foule ne conteste pas le châtiment
Emotions - Il provoque la foule pour dépasser son humiliation
- Il éprouve un sentiment d’horreur devant la monstruosité du spectacle qu’il offre (métaphores animales : " ses cris d’hyène ", " aboie "," glapissante ", " meute ")
- Il est terrorisé, paniqué
- Elle éprouve parfois de la pitié (" Il est jeune ")
- Elle est avide de monstruosité
- Elle est voyeuse
- Elle éprouve une joie collective

4 : La peur de
la mort :

a) Importance des
sens (mélange rêve, vision, réalité)
- Exaspération (étourdissements, éblouissements)
- Parallélismes : les mêmes sensations viennent de
la peur et des conditions extérieures, la pluie, le froid.

b) Conscience d’un
corps dont il est déjà "détaché"
- tête séparée d’elle-même
- ni os, ni muscle
- douleur : tête, yeux, ("les yeux me cuisent"),
mal aux coudes

c) Réactions
du condamné devant sa condamnation :

Il éprouve
des sentiments très variés et contradictoires : hébétude,
calme, révolte, angoisses et terreurs nombreuses qui entraînent
toutes sortes de délires cauchemardesques, paniques, espoirs
fous (jusque devant la guillotine), nostalgie lorsqu’il évoque
certains souvenirs, désespoir et résignation lorsque
sa petite fille ne le reconnaît plus, gratitude lorsque le
personnel lui témoigne un peu d’humanité, ironie et
mépris devant l’incompréhension profonde dont il est
entouré.

Victor Hugo lui prête
cette attitude parce que c’est profondément celle de l’être
humain. Il ne veut pas faire de son personnage le simple porte-parole
d’une position politique et philosophique.

5 : La thèse
 :

V. Hugo rédige dans cette œuvre un plaidoyer contre
la peine de mort. Il est jeune et très préoccupé
par ce châtiment dont il a été par hasard le
témoin, et qui le hantera toute sa vie.
Sa stratégie argumentative est constituée de plusieurs
moyens :

* D’abord, il choisit un mode d’énonciation efficace
(cf q.1)

* Ensuite, il adopte un style très expressif, et joue
sur le registre du pathétique : descriptions poussées
jusqu’à la limite de l’hyperbole, jeu sur les oppositions
qui mettent en valeur la souffrance du condamné (amour
du père qui n’est pas reconnu par sa petite fille, regards
réciproques de la foule et du condamné, etc.)

* Il fait assumer par le condamné une argumentation très
détaillée :

- condamnation à mort = meurtre de la société
- mère, femme, et enfant perdent leur unique soutien
dans la vie
- la souffrance morale du condamné est trop forte
- cette souffrance n’inspire pas de remords, mais de la révolte

 

La ferme des animaux (G. Orwell)

Questions

1. L’énonciation
 :
(3 pts)
Analysez la situation d’énonciation du roman.
A quel genre littéraire se rattache-t-il ? Justifiez votre
réponse.

2. Les régimes
politiques :
(4 pts)
Comparez le régime politique représenté par
M. Jones et celui que représentent les animaux, juste après
leur révolution. Pouvez-vous les nommer ?

3. Les programmes
politiques :
(4 pts)
Sous forme de tableau, comparez les programmes politiques de Boule
de Neige et de Napoléon.

4. Les personnages
 :
(5 pts)
Quelles fonctions précises assument les personnages suivants
 : Brille-Babil, Sage l’Ancien, Malabar, les chiens, Moïse ?

5. La thèse
 :
(4 pts)
Orwell se montre-t-il plus favorable à un régime politique
qu’à un autre dans le roman ? Analysez les raisons qui ont
empêché la révolution des animaux d’aboutir.

Question subsidiaire
 :
(1 pt)
En quoi ce roman publié en 1945 nous aide-t-il à porter
un regard critique sur le vingtième siècle ?

 

Eléments
de corrigé :

1. L’énonciation
 :
- Georges Orwell publie La ferme en 1945. Narrateur, il n’apparaît
pas du tout en tant que tel dans son roman, et ne donne aucun signe
de lui-même. Il reste extérieur à l’histoire
et n’en fait pas partie. Celle-ci se passe en Angleterre, à
la campagne, dans le cadre d’une ferme et de ses relations avec
le voisinage. Elle dure moins longtemps qu’une vie d’animal, et
n’est pas sans ressemblance avec certains régimes totalitaires
du vingtième siècle. Comme Orwell publie le roman
en 1945, on peut dire qu’elle est antérieure à cette
date. On peut remarquer qu’elle présente une sorte de raccourci
de l’Histoire du vingtième siècle. Les événements
politiques y sont nombreux, et les évolutions importantes.
- Le roman relève principalement du discours narratif. Comme,
de façon évidente, Orwell fait passer à travers
lui toute une réflexion politique, on peut dire qu’il relève
aussi du discours argumentatif. Le fait que les personnages, qui
présentent des comportements humains, soient des animaux
le rattache au genre littéraire de la fable.

2. Les régimes
politiques :

Le premier régime, dirigé par Jones, s’apparente à
une monarchie, parce que le pouvoir y est détenu par un seul
personnage, incontesté, Jones (de " monos ", seul,
et " archein ", commander, en grec).
Le second présente une prise de pouvoir par le peuple : c’est
une démocratie (de " dêmos ", le peuple,
et " kratein ", diriger). On peut dire aussi que le second
régime est une " république ". C’est d’ailleurs
ainsi que se perçoivent les animaux : la " République
des animaux ", régie par " sept commandements ",
ou lois tutélaires de la constitution ;

3 Les programmes
politiques :

Boule de Neige
- Respect des sept commandements et donc de la constitution
- Haine de l’homme qui constitue un danger pour la République
des animaux
- Retraite pour les animaux
- Commissions d’animaux, cours de lecture et d’écriture
- Egalité de tous les animaux
- Progrès technique en vue de la libération des animaux
(semaine de trois jours)
- Révolte prônée dans les autres fermes
- Pureté, intransigeance
- Hymne, drapeau, symboles du rassemblement
- Objectif de la révolution : vie meilleure

Napoléon
- Réécriture des commandements à son avantage
- Alliance avec l’homme pour en tirer des privilèges
- Retraite jamais accordée
- Constitution d’une élite cultivée
- Pleins pouvoirs accordés aux cochons
- Progrès pour mieux accroître la production et les
bénéfices
- Achat d’armes en vue de la défense
- Nombreux privilèges
- Manifestations, défilés…, symboles d’endoctrinement
- Objectif de la révolution : pouvoir personnel

4. Les fonctions
des personnages :

- Brille-Babil : le porte-parole du pouvoir, diplomate manipulateur.
- Sage l’Ancien : instigateur de la révolte, idéaliste
vénéré par tous.
- Malabar : travailleur modèle ; jouit du respect et de la
confiance de tous les animaux.
- Les chiens : police formée à la solde du pouvoir
, qui l’utilise à sa seule discrétion.
- Moïse : " chouchou " de M. Jones, espion et prophète
d’un paradis illusoire.

5. La thèse
 :

Orwell ne se montre pas plus favorable au régime de M. Jones
qu’à celui de Napoléon. L’un est un ivrogne brutal
et stupide, l’autre un véritable tyran, qui dupe tous les
animaux. Les raisons qui ont empêché la révolution
des animaux d’aboutir semblent les suivantes :

- Napoléon est avide de confort et de privilèges.
- Il n’est pas sincère ni scrupuleux, et ne respecte pas
les autres animaux. Il n’a pas de civisme.
- Napoléon est intelligent et sait s’entourer de personnages
qui le servent, ou sait les exploiter :
Brille-Babil, son habile porte-parole
Les molosses, qui constituent une police puissante et dévouée
Moïse, qui répand une idéologie destinée
à endormir les animaux.
- Les animaux, en particulier Douce, la jument, perçoivent
la tromperie de Napoléon, mais ne savent comment l’exprimer,
d’où la nécessité de l’éducation de
tous dans la démocratie. Le langage est un pouvoir, une arme.

Question subsidiaire :
Ce roman publié en 1945 nous aide d’abord à relire
l’histoire de la Russie ; il nous montre comment une idéologie
au départ généreuse peut être pervertie
par des tyrans autoritaires et peu scrupuleux. Derrière Sage
l’Ancien, Boule de Neige, Napoléon, on peut déceler
Lénine, Trotski, puis Staline. On voit par quels processus
une révolution peut être exploitée au profit
d’un seul si le peuple n’est pas vigilant. En même temps,
cette fable ouvre une interprétation pour des événements
postérieurs à 1945. Nous pouvons en effet percevoir
des évolutions identiques dans un certain nombre de mouvements
de libération qui ont peu à peu dégénéré
en régimes totalitaires. Phénomènes qui se
sont produits en particulier après la décolonisation,
dans des peuples à maturation politique parfois insuffisante.
Le regard d’Orwell est à certains égards prophétique.

 

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