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Séance 3e : "Boule de Suif" : étude d’un extrait

15 / 04 / 2008 | le GREID Lettres

 

Texte

La lourde voiture s’ébranla, et le voyage recommença. On ne parla point d’abord. Boule de Suif n’osait pas lever les yeux. Elle se sentait en même temps indignée contre tous ses voisins, et humiliée d’avoir cédé, souillée par les baisers de ce Prussien entre les bras duquel on l’avait hypocritement jetée.

Mais la Comtesse, se tournant vers Mme Carré-Lamadon, rompit bientôt ce pénible silence.
"Vous connaissez, je crois, Mme d’Etrelles ?
- Oui, c’est une de mes amies.
- Quelle charmante femme !
- Ravissante ! Une vraie nature d’élite, fort instruite d’ailleurs, et artiste jusqu’au bout des doigts ; elle chante à ravir et dessine dans la perfection."

Le manufacturier causait avec le Comte, et au milieu du fracas des vitres un mot parfois jaillissait ; "Coupon - échéance - prime - à terme."

Loiseau, qui avait chipé le vieux jeu de carte de l’auberge engraissé par cinq ans de frottements sur les tables mal essuyées, attaqua un bésigue avec sa femme.

Les bonnes sœurs prirent à leur ceinture le long rosaire qui pendait, firent ensemble le signe de la croix, et tout à coup leurs lèvres se mirent à remuer vivement, se hâtant de plus en plus, précipitant leur vague murmure comme pour une course d’Oremus, et de temps en temps elles baisaient une médaille, se signaient de nouveau, puis recommençaient leur marmottement rapide et continu. Cornudet songeait, immobile.

Au bout de trois heures de route, oiseau ramassa ses cartes. "Il fait faim" dit-il.

Alors sa femme atteignit un paquet ficelé d’où elle fit sortir un morceau de veau froid. Elle le découpa proprement par tranches minces et fermes et tous deux se mirent à manger.

"Si nous en faisions autant", dit la Comtesse. On y consentit et elle déballa les provisions préparées pour les deux ménages. C’était, dans un de ces vases allongés dont le couvercle porte un lièvre en faïence, pour indiquer qu’un lièvre en pâté gît au-dessous, une charcuterie succulente, où de blanches rivières de lard traversaient la chair brune du gibier, mêlée à d’autres viandes hachées fin. Un beau carré de gruyère, apporté dans un journal, gardait imprimé : "faits divers" sur sa pâte onctueuse.

Les deux bonnes sœurs développèrent un rond de saucisson qui sentait l’ail ; et Cornudet, plongeant les deux mains en même temps dans les vastes poches de son paletot sac, tira de l’une quatre oufs durs et de l’autre le croûton d’un pain. Il détacha la coque, la jeta sous ses pieds dans la paille et se mit à mordre à même les oeufs, faisant tomber sur sa vaste barbe des parcelles de jaune clair qui semblaient, là-dedans, des étoiles.

Boule de Suif, dans la hâte et l’effarement de son lever, n’avait pu songer à rien ; et elle regardait exaspérée, suffoquant de rage, tous ces gens qui mangeaient placidement. Une colère tumultueuse la crispa d’abord et elle ouvrit la bouche pour leur crier leur fait avec un flot d’injures qui lui montait aux lèvres ; mais elle ne pouvait pas parler tant l’exaspération l’étranglait. Personne ne la regardait, ne songeait à elle. Elle se sentait noyée dans le mépris de ces gredins honnêtes qui l’avaient sacrifiée d’abord, rejetée ensuite, comme une chose malpropre et inutile. Alors elle songea à son grand panier tout plein de bonnes choses qu’ils avaient goulûment dévorées, à ses deux poulets luisant de gelée, à ses pâtés, à ses poires, à ses quatre bouteilles de bordeaux ; et sa fureur tombant soudain comme une corde trop tendue qui casse, elle se sentit prête à pleurer. Elle fit des efforts terribles, se raidit, avala ses sanglots comme les enfants, mais les pleurs montaient, luisaient au bord de ses paupières, et bientôt deux grosses larmes se détachant des yeux roulèrent lentement sur ses joues. D’autres les suivirent plus rapides, coulant comme les gouttes d’eau qui filtrent d’une roche, et tombant sur la courbe rebondie de sa poitrine. Elle restait droite, le regard fixe, la face rigide et pâle, espérant qu’on ne la verrait pas.

Mais la Comtesse s’en aperçut et prévint son mari d’un signe. Il haussa les épaules comme pour dire : "Que voulez-vous, ce n’est pas ma faute." Mme oiseau eut un rire muet de triomphe et murmura : "Elle pleure sa honte." Les deux bonnes soeurs s’étaient remises à prier, après avoir roulé dans un papier le reste de leur saucisson.

Alors Cornudet qui digérait ses oeufs, étendit ses longues jambes sous la banquette d’en face, se renversa, croisa les bras, sourit comme un homme qui vient de trouver une bonne farce, et se mit à siffloter La Marseillaise.

Guy de Maupassant, Boule de Suif.

 

 

Questions :

 

1°) Quels sentiments successifs agitent Boule de Suif ? Vous citerez les mots et expressions du texte justifiant votre réponse.

 

2°) Par quels gestes, quels mots, quelles attitudes se traduit le mépris ou l’indifférence des occupants de la diligence envers Boule de Suif ?

 

3°) Relevez les différents emplois du pronom indéfini "on". Qui désigne-t-il dans chaque cas ? Comment expliquez-vous la fréquence d’emploi de ce pronom ?

 

4°) Que mangent les voyageurs de la diligence ? Montrez que la nourriture qu’ils prennent rend indirectement compte de leur condition sociale.

 

5°) relevez une alliance de mots* : *Rhét. Figure qui consiste à allier deux mots de sens contradictoires pour leur donner plus de force expressive (ex. Une douce violence ; hâte-toi lentement). On dit aussi OXYMORE (n. m.). Qui désigne-t-elle ? Que nous laisse-t-elle entendre de l’opinion du narrateur sur ces personnages ?

 

6°) "Coupon - échéance - prime - à terme." De quoi parlent M. Carré-Lamadon et le Comte de Bréville ? 7°) "les bonnes soeurs prirent... leur marmottement rapide et continu" ; à quels temps sont les verbes de ce paragraphe ? Quelle est la valeur de ces temps ? 8°) "mais elle ne pouvait pas parler tant l’exaspération l’étranglait." Quelle relation logique unit ces deux propositions indépendantes ? Vous exprimerez cette relation et la relation inverse à l’aide de la subordination.

 

 

 

Correction :

 

1°) Boule de Suif ressent tout d’abord de l’indignation et de l’humiliation : "Elle se sentait en même temps indignée contre ses voisins, et humiliée d’avoir cédé... La colère l’envahit lorsque ses compagnons de voyage mangent sous ses yeux sans lui proposer de partager leur repas, alors qu’elle les avait si généreusement régalés de ses provisions à l’aller : "Une colère tumultueuse la crispa d’abord...". Enfin, le chagrin la submerge et elle ne peut retenir ses larmes : "et bientôt deux grosses larmes se détachant des yeux roulèrent lentement sur ses joues."

 

2°) Les voyageurs de la diligence ignorent hypocritement Boule de Suif : "On ne parla point d’abord." Aucun ne l’invite à manger. "Personne ne la regardait, ne songeait à elle." Lorsque la jeune femme laisse échapper des larmes, Mme de Bréville "haussa les épaules", tandis que Mme oiseau "eut un rire muet et murmura : "Elle pleure sa honte."" Les religieuses et Cornudet, quant à eux, se révèlent indifférents à l’injustice faite à la prostituée : "Les deux bonnes soeurs s’étaient remises à prier (.) Alors Cornudet qui digérait ses oeufs, étendit ses longues jambes (.), se renversa, croisa les bras, sourit (.) et se mit à siffloter la Marseillaise.

 

3°) - "On ne parla point d’abord" : le pronom indéfini désigne l’ensemble des voyageurs. - "... on l’avait hypocritement jetée" : il désigne ici les voyageurs, hormis Boule de Suif - "On y consentit" : il s’agit du Comte de Bréville et du couple Carré-Lamadon. - "espérant qu’on ne la verrait pas" : le pronom remplace les compagnons de voyage de Boule de Suif. L’emploi du pronom indéfini "on" permet au narrateur d’évoquer, à trois reprises, en un bloc, tous les voyageurs, excepté Boule de Suif, et de mettre ainsi en évidence la similitude de leur attitude. Alors qu’on aurait pu légitimement s’attendre à ce que Cornudet et les religieuses, soit par conviction politique, soit par compassion, se démarquent des bourgeois.

 

4°) Les oiseau mangent "un morceau de veau froid", nourriture riche mais sans apprêt. Les couples de Bréville et Carré-Lamadon dégustent une nourriture raffinée, bien présentée, préparée spécialement pour eux par l’aubergiste : "C’était, dans un de ces vases allongés (.) une charcuterie succulente, (.) mêlée à d’autres viandes hachées fin." Les religieuses se partagent "un rond de saucisson qui sentait l’ail" et Cornudet avale, salement, "quatre oeufs durs" et "le croûton d’un pain", "laissant tomber sur sa vaste barbe des parcelles de jaune clair." Ces nourritures évoquent des degrés de fortune ou de raffinement différents correspondant aux diverses classes sociales présentées. Les oiseau sont riches mais d’origine populaire, les religieuses modestes du fait de leur fonction sociale : les nourritures spirituelles sont pour elles plus essentielles que les nourritures terrestres. Cornudet, "le démoc", joue son rôle d’homme de gauche provoquant le bourgeois (il jette les coquilles sous ses pieds, siffle la Marseillaise.).

 

5°) L’expression "ces gredins honnêtes" est un oxymore (ou alliance de mots). Elle donne plus de force à l’opinion qu’a le narrateur de ces bourgeois bien pensants, imbus d’une fausse supériorité morale et sociale. Maupassant décrit pour le dénoncer le comportement lâche, hypocrite et méchant d’un groupe de personnes, réunies par le hasard, dans une situation de crise.

 

6°) les mots "coupon - échéance - prime - à terme" qui émaillent la conversation de M. de Bréville et de son collègue au Conseil général, M. Carré-Lamadon, montrent que ces personnages s’intéressent principalement à leurs affaires. Puisqu’ils sont enfin libérés, l’argent redevient leur préoccupation essentielle.

 

7°) "Les bonnes prirent (.), firent (.), se mirent" : Ces verbes sont au passé simple. Ce temps exprime ici des actions passées successives. L’imparfait "qui tendait" présente l’arrière plan du récit alors que les imparfaits "baisaient", "se signaient", "recommençaient" marquent la répétition et ont donc une valeur d’aspect itérative s’ajoutant à une valeur temporelle passée.

 

8°) La phrase : "mais elle ne pouvait pas parler tant l’exaspération l’étranglait." exprime une relation de cause à conséquence. Expression de la conséquence par la subordination : L’exaspération l’étranglait tant qu’elle ne pouvait pas parler. Expression de la cause par la subordination : Elle ne pouvait pas parler parce que l’exaspération l’étranglait.

 

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