15 oct. 2008

Terminale L - Le Guépard de Lampedusa

Conférence d’Esther Castagné.

Giuseppe Tomasi di Lampedusa est un aristocrate sicilien, né à la fin du XIXe siècle. Il mène, dans sa jeunesse, une vie d’oisif, fait de nombreux voyages, apprend des langues étrangères et se consacre à sa passion de la littérature : Stendhal, Tolstoï, Dickens, Proust,… Il a d’ailleurs enseigné dans les années 1950 la littérature française et anglaise à de jeunes amis à lui.

Suite à un colloque de l’été 1955 auquel l’avait convié son cousin Lucio Piccolo, un poète italien, naît sa vocation d’écrivain : selon certains il commence par rédiger ses souvenirs d’enfance, d’autres au contraire estiment que le premier texte qu’il écrit est le premier chapitre du Guépard. Ce qui est sûr c’est qu’il compose son roman entre 1955 et 1957. Il essuie de nombreux refus des maisons d’édition italiennes, notamment Mondadori et Einaudi. C’est finalement la maison Feltrinelli qui le publie posthume en 1958 grâce au soutien de Giorgio Bassani.

 

Contexte de création

Dans les années 1950, on défend en Italie une culture proche de la réalité : le néoréalisme se penche sur le passé proche et le présent de l’Italie. Il s’intéresse aux injustices, aux pauvres gens,… Carlo Cassola écrit la Ragazza di Bube  : roman sur la vie d’une jeune fille pendant la guerre ; Carlo Levi Le Christ s’est arrêté à Eboli  ; Moravia La Ciociara. Dans une autre veine, le même Moravia avec Le mépris, L’Ennui, … parle de la bourgeoisie, mais de la bourgeoisie des années 50, préoccupée par les filles, le sexe et l’argent. Par ailleurs, un autre courant littéraire s’intéresse à l’incommunicabilité, évoque l’aliénation et le triomphe de l’industrialisation. Comment réagir dans une société nouvelle, en train de se reconstruire, dans laquelle l’homme est de moins en moins présent et de plus en plus passif, où il subit la modernité et le pouvoir, l’omniprésence des machines, l’aliénation de la mécanique, l’oppression de l’usine, milieu clos, suffocant ? Les artistes abordent le problème de l’incommunicabilité – tant en littérature qu’au cinéma : cf. Désert rouge d’Antonioni (1964). Tout cela est très éloigné des préoccupations de Lampedusa, à qui l’on a reproché son indifférence et son absence d’engagement politique ; on l’a parfois accusé de conservatisme, voire de sympathie fasciste, qui relevait en réalité plutôt de la simple passivité. On lui a également reproché un style qui n’était pas suffisamment personnel, qui donnait l’impression d’être traduit, d’être un texte à la manière de Stendhal et des romans du XIXe.

Le clivage Nord-Sud est encore très important en Italie aujourd’hui. Le Nord est industrialisé, riche, dynamique, compétitif à l’échelle européenne. Le Sud, ou Mezzogiorno, est plus agricole, plus pauvre, en retard par rapport au nord du pays. Les gens du sud sont encore souvent considérés comme des terroni (que l’on pourrait traduire par : bouseux, paysans). Ceci étant la Sicile se démarque un peu de cette image dans la mesure où elle est une île. La Mafia, qui apparaît d’une certaine manière dans le roman à travers le personnage de Calogero, sorte d’image, de parangon de ce que sera le mafieux du XXe siècle, est une des caractéristiques de l’Italie du Sud. Plus que de ‘mafia’ à proprement parler, il faudrait, pour Le Guépard, parler d’esprit mafieux, de ‘combines’.

Si les conditions économiques changent, c’est aussi le cas de la société : émancipation des femmes, une certaine prise de liberté par rapport à l’Église et assouplissement des ‘directives’ du Saint Siège (Concile Vatican II), essor du cinéma italien notamment (construction des studios de Cinecittà par Mussolini en 1930) : « âge d’or » (Visconti, Fellini, Pasolini, De Sica, Antonioni, De Santis, …).

 

Contexte de narration : Le Risorgimento

L’unification de l’Italie commence en 1860 et finit en 1871, lorsque Victor-Emmanuel II s’installe à Rome, qui devient la capitale de l’Italie (il a déjà été fait Roi d’Italie en 1961 alors que la capitale est encore Turin).

On peut faire un rapprochement entre cette période et le contexte de guerre civile dans lequel se déroule la seconde partie de la deuxième guerre mondiale en Italie et qu’a vécue Lampedusa (dès 1943, Mussolini destitué, l’Italie est déchirée par une guerre civile entre fascistes et résistants jusqu’à l’armistice en 1945) :

- Ordre établi (les Bourbons) vs. ordre nouveau (Garibaldi) // fascistes vs. résistants.

- 1871 : unité italienne (proclamée en 1961, elle n’est totale qu’en 71 après les annexions de la Vénétie et de Rome) // 2 juin 1946 : création de la République Italienne (président de la République qui n’a pas de réel pouvoir ; président du conseil qui est le responsable de la politique du pays).

En 1946, les deux partis dominants sont la démocratie chrétienne et le parti communiste. Le régime mis en place par Victor Emmanuel II, lui, était monarchiste et très conservateur. Quand Le Guépard se termine, la tendance va déjà vers l’avènement du fascisme.

 
 

Le Guépard  : quelques remarques

L’organisation du roman

Le roman est composé de huit parties organisées chronologiquement mais de durées variables et surtout séparées par des laps de temps de plus en plus grands. La condensation temporelle s’explique au début du roman par l’importance des faits historiques. L’action part du débarquement de Garibaldi sur les côtes de Marsala : le bouleversement de l’Histoire italienne rend nécessaire la réflexion du Prince. Ce qu’il voit se dérouler sous ses yeux fait que sa vie va changer radicalement, autrement dit il semble que ce soit l’histoire collective qui provoque le bouleversement, voire le basculement de l’histoire individuelle. Tancredi participe d’abord au mouvement garibaldien puis entre dans l’armée du roi. Tancredi ne se laisse pas dépasser par les événements, il refuse l’immobilisme sicilien. Il échappe à la ‘fatalité sicilienne’.

Le chapitre V : Lampedusa a d’abord hésité à insérer ce chapitre dans le roman. Bassani a voulu l’inclure, à l’inverse de la veuve de Lampedusa, Alexandra Wolff Stomersee ( dite Licy). Il convient de rappeler que l’auteur est décédé avant la publication du roman à laquelle il n’a pu travailler alors qu’il ne cessait de remanier son ouvrage. De plus, il a laissé plusieurs manuscrits en circulation, dont un qui a été récemment retrouvé par son fils adoptif, Gioacchino Tomasi Lanza, manuscrit qui a été traduit par Manganaro. Ce chapitre constitue une transition entre la vie à Donnafugata et le bal qui marque le début de la fin. Le contenu du chapitre V et les problématiques qu’il soulève sont insérés habilement dans le film de Visconti lors d’une scène entre Calogero et les paysans, dans une auberge, durant le voyage vers Donnafugata.

 

Le mélange des registres

Lampedusa sait juxtaposer des scènes appartenant à des registres très variés. Ainsi, la scène de demande en mariage qui joue sur ‘l’avalement de la couleuvre’ et qui met le gros guépard face au « petit chacal craintif » est très caustique. Le Prince méprise Don Calogero pour sa vulgarité, son avidité mais respecte sa ruse et son intelligence. Le Prince se trouve ici dans une situation délicate, il est le ‘demandeur’, Don Calogero a à la fois le pouvoir d’accorder ou refuser la main de sa fille à Tancrède et celui d’avoir l’argent, argent dont Tancrède a besoin. Il donne d’ailleurs en dot à sa fille des fiefs qui appartenaient autrefois au Prince lui-même. C’est une perfidie. En italien, « avaler une couleuvre », c’est « avaler une grenouille » : cela explique certains termes employés dans la traduction comme « cartilages ».

À côté de ce côté caustique, on a le pessimisme du Prince (chapitre VI) mais aussi de grands passages lyriques, fort poétiques, dans les descriptions et évocations de la Sicile (chapitre III). D’autre part, l’auteur emploie de temps en temps des termes de dialecte sicilien par volonté de caractériser certains de ses personnages (gens du peuple ou paysans), seul élément qui pourrait rapprocher son œuvre du néoréalisme et surtout du vérisme (dont Giovanni Verga est un des plus remarquables représentants), courant qui est proche du naturalisme et qui inspire le néoréalisme.

 

Le traitement du temps

À côté des plongées dans les réflexions du Prince (ou de l’auteur), qui ont lieu dans une sorte de hors temps, le récit est fortement lié à l’Histoire (dates et lieux précis). Mais les réflexions que Lampedusa prête à Salina pourraient être ses propres réflexions : d’où certains anachronismes.

Les analepses, les plongées dans le monde intérieur déconstruisent le caractère régulier et presque systématique de la construction apparente du roman.

 

La réflexion politique 

- la scène de la chasse : indications sur Donnafugata, sur la Sicile rurale,…

- le dialogue avec Chevalley, le turinois : vision d’ensemble de la situation italienne. Chevalley est plus positif parce qu’il ne perd pas ses privilèges et parce qu’il n’a pas le fatalisme sicilien, c’est un homme du Nord (l’homme du Nord, par opposition à celui du Sud, à étudier sous l’angle de la dichotomie Nord/Sud en Italie, et aussi par rapport à la prégnance des régionalismes).

 

Pour l’annexion de Venise, on peut mettre en parallèle Le Guépard avec le film de Visconti Senso (1954), inspiré d’une nouvelle homonyme de Camillo Boito. Le film s’ouvre sur une représentation du Trouvère de Verdi (W VERDI = Viva Victor Emmanuel Roi d’Italie) au cours de laquelle s’organise une manifestation résistante.

 

Comparaison des différentes traductions

Fanette Pézard, 1969 : traduit les noms ; traduit aussi zione (de zio  : oncle + suffixe -one  : gros, grand) par « tonton » (terme trop commun).

Jean-Paul Manganaro, 2007 : maintient les noms en italiens, et traduit zione par « Mon oncle ». Repérage de quelques erreurs de traduction : « tu le sais autant que moi », « le garçon le plus cher que je connaisse »… Manque de fluidité (usage de la virgule). Ces « marches sur le fil du rasoir »…

 

Rapprochements possibles

Les Princes de Francalanza (I Viceré) de Federico De Roberto (1866-1927), 1894.

Né d’une mère sicilienne et d’un père napolitain, De Roberto a grandi sur le continent. Journaliste, il est très influencé par le vérisme et par Verga. Le roman met en scène une famille aristocratique (et non pas un personnage principal) et propose une réflexion sur le destin de l’aristocratie. Les événements politiques évoqués sont les mêmes que dans Le Guépard mais De Roberto est négatif : l’aristocratie est une classe de dégénérés. Il n’éprouve aucune empathie vis-à-vis de ses personnages.

Comparaison des deux incipits  : Guépard : début tranquille puis un événement historique qui rompt le cours des événements ; Viceré : événement familial, scène d’action, met en scène les domestiques et non pas les personnages principaux.

Comparer l’élection de Oragua avec la scène du plébiscite.

Comparer les deux dénouements.

 
Le Professeur et la sirène.

On y étudiera le lyrisme de la description de la Sicile, ainsi que le rattachement de cette île au mythe.

 

Le film

Visconti réalise en 1963 Le Guépard qui obtient la Palme d’Or à Cannes la même année. C’est un grand succès public, mais également critique. Le réalisateur choisit d’adapter les six premiers chapitres, à l’exception du cinquième qu’il insère habilement lors d’une scène du voyage vers Donnafugata. La mort du Prince et le déclin de sa famille ne sont donc qu’annoncés.

 

Début 

Travelling avant vers la villa, les statues et les jardins, qui nous introduit progressivement dans la famille, sur une musique symphonique de Nino Rota, composée d’après une partition inconnue de Verdi. Tout a été tourné en Sicile, aucune scène n’a été tournée en studio, pas même la très longue scène du bal. Après le travelling, la famille nous est présentée dans son ensemble, avant que la caméra ne s’arrête sur la figure du Prince, pater familias qui se distingue par sa taille et aussi par ses actions. Les émeutes viennent troubler le calme dès le début du film.

Arrivée d’Angelica

Avant de voir Angelica, on voit les réactions qu’elle suscite : d’abord dans le regard de Concetta, puis dans les deux réactions opposées des deux héros (Tancrède se met à sourire, l’Oncle perd son sourire). On remarque que Calogero se place systématiquement entre Angelica et les nobles (le Prince ou Tancrède) : il entend marchander sa principale valeur. Pendant le repas, on peut prêter attention au bruit de fond qui montre qu’il n’y a que Concetta et le Prince qui écoutent la conversation de Tancredi et Angelica ou plus exactement ce sont les plans sur eux, ainsi qu’évidemment sur Tancredi et Angelica, qui nous ramènent au dialogue principal (le brouhaha s’efface pour laisser place à la conversation).

Dénouement

Dans la scène de la bibliothèque, les méditations du Prince nous sont révélées grâce à la conversation avec Tancredi et Angelica – tandis qu’il s’agissait dans le roman d’une simple digression narrative en discours indirect. On peut remarquer au passage qu’au moment où il ‘passe du mauvais côté’ et se durcit, Tancredi se laisse pousser la moustache. Pour en revenir à la séquence du bal, Don Fabrizio se regarde dans le miroir et verse une larme (les jeux de reflets sont importants dans tout le film) ; en fond sonore, la valse qu’il vient de danser avec Angelica (souvenir heureux). Il apparaît seul et égaré dans ce milieu qui lui est pourtant familier. Dans les dernières minutes du film, les coups de feu manifestent la conception politique de Calogero et désormais l’appartenance de Tancredi à ce milieu, vu son approbation de la fusillade, tandis que le Prince s’éloigne seul dans la nuit après sa prière à l’étoile, annonce d’une mort à la fois proche et souhaitée.