15 mai. 2012

Pourquoi la littérature en CGE ?


par Ceiner Christine, professeure de CGE, Lycée Voillaume à Aulnay-sous-bois (GT BTS ORAL)


Pourquoi des enseignants de littérature pour des cours de culture générale et expression ?


La question est légitime dans la mesure où des professeurs de philosophie, d’histoire, d’économie peuvent également enseigner la culture générale, domaine qui se caractérise par des frontières floues, reconnaissons-le, et auquel Pierre Bourdieu reproche également d’être le reflet du capital symbolique des classes dominantes. Selon lui, certains sont déjà dotés et l’école ne fait que renforcer cette inégalité sociale préalable.


C’est précisément à partir de cette critique de Pierre Bourdieu que l’on peut réfléchir à notre place d’enseignant de littérature dans les cours de CGE. Annie Ernaux, récemment interviewée sur France Inter, remarquait que Bourdieu, en définissant la notion d’habitus qui recouvre manière d’être, de dire, de faire et d’aimer, lui avait ouvert les yeux sur l’origine de son malaise vis-à-vis de ses parents et de son statut d’agrégée de Lettres. Il l’avait libérée et, en quelque sorte, avait été l’un des déclencheurs de son envie d’écrire.


La littérature est donc le lieu des particularismes, elle permet de comprendre les généralités mais en partant des individus. Que ce soit le protagoniste de la nouvelle Le Manteau de Gogol, qui finit malade et ruiné parce qu’il a voulu s’acheter, lui le petit fonctionnaire, un beau manteau pour aller à une soirée, ou Julien Sorel, qui rougit et balbutie devant Madame de Rênal, les romans fournissent les moyens de comprendre l’oppression sociale pour qui la ressent. Étudier des extraits de romans peut fonctionner comme la lecture d’un exemplum du XIIIème siècle, selon l’analyse qu’en fait Jacques Legoff : plus proches de la vie que les auctores dans les sermons, ces anecdotes ont l’avantage du récit pour toucher et apprendre.


 


Il ne s’agit pas de supprimer la littérature si l’on veut que les étudiants soient moins asservis à la culture des dominants. Tout d’abord, parce qu’il s’agit de partager un héritage et un plaisir. Ensuite, parce que la culture des élites a changé : la littérature y joue de moins en moins comme marqueur de la distinction de classe. Cela permet d’en disposer comme vivier d’expériences potentielles et non d’en user involontairement comme d’une nomenclature culturelle. Pour certaines expériences, manquaient les mots : je me souviens alors du regard de cette étudiante, d’habitude absente mentalement, qui pendant la lecture du Silence de la mer de Vercors, s’est reconnue dans la nièce amoureuse de l’officier allemand. Elle a énoncé clairement le sentiment qui déchire le personnage féminin : la honte.


Se connaître, vivre d’autres vies que la sienne et se distraire : cela a toujours été le pouvoir des livres. En CGE, la littérature intervient non pas pour apporter une lucidité immédiate sur le monde mais afin d’aider chacun à varier ses stratégies et à adapter, avec volontarisme, son habitus de classe. Elle permet de choisir un peu plus son rôle en se référant à d’autres exemples que ceux du quotidien.


Plus concrète que la philosophie, la littérature démultiplie l’identité : elle a ontologiquement à faire avec l’individu. Or, les étudiants en BTS s’acheminent soit vers le marché du travail, soit vers des licences professionnelles. Nous devons les former en leur montrant des possibilités différentes d’entrer dans des interactions. C’est pourquoi, je suis convaincue de la légitimité de notre place en CGE.