Lettres
&
Langues et culture de l'Antiquité

Intégrer le cinéma au projet annuel en 1re

13 / 10 / 2013 | le GREID Lettres

par Céline Dunoyer, professeur au lycée Schuman à Charenton-le-Pont

Niveau  : 1re

Objectifs  :

  • Travailler l’histoire des arts à travers le cinéma.
  • Ouvrir les élèves à une culture humaniste et cinématographique en leur offrant d’aller voir plusieurs films et d’échanger autour de l’analyse de ces films.
  • Initier les élèves à l’analyse cinématographique, aux spécificités du langage cinématographique et découvrir les points de rencontre de l’analyse de texte et de l’analyse de séquence cinématographique.
  • Découvrir les étapes de création d’un film.
  • Découvrir les métiers du cinéma.
  • Enrichir le programme de baccalauréat avec cette expérience.

Contexte  : La classe est engagée dans un projet cinéma important. Pour donner plus de sens à ce projet, j’ai décidé d’intégrer chaque fois que c’était possible le cinéma aux objets d’étude.

Supports  : L’ensemble d’une progression annuelle, pas forcément dans toutes les séquences, mais toutefois en relation avec chaque objet d’étude.

Démarches et activités :

  • étude d’adaptation en version intégrale ou en extrait ;
  • analyse cinématographique d’extraits ;
  • sorties au cinéma ;
  • réflexion sur la phase de préparation d’un synopsis en particulier autour des choix à faire et de la pré-écriture d’un scénario ;
  • ateliers de pratique cinématographique ;
  • travail autour de la caractérisation du personnage ;

Outils TICE :

  • diffusion de films en entier au cinéma et surtout en extraits en classe ;
  • utilisation du TNI ;
  • utilisation du son (le couper pour ensuite mieux l’entendre)

Apport spécifique des TICE :
Avec le TNI, il est simple de faire une capture d’écran, c’est-à-dire un photogramme, ce qui permet par exemple, de travailler l’analyse du photogramme avec les divers outils d’annotation. La capture d’écran permet aussi de créer un document avec une succession de photogrammes, afin de travailler sur l’enchaînement des plans et sur l’évolution d’une séquence. Par ailleurs, le travail d’annotation sur photogramme peut être conservé grâce au TNI.

Détail du projet

Lorsqu’on décide d’étudier des films ou des extraits de films dans le cadre du cours de français, il s’agit d’intégrer le film en tant qu’œuvre à part entière et non comme simple illustration des textes étudiés. On consultera pour cela avec grand profit le compte rendu de la conférence de Geneviève Merlin, professeure agrégée de Lettres et cinéma, Professeure à l’IUFM de Versailles, université de Cergy-Pontoise, donnée le 20 mars 2012 au lycée D’Alembert (Paris) : Cinéma et enseignement du français : comment traiter d’un film en tant qu’œuvre ?

Un projet culturel cinématographique sur l’année

Pour cela, j’ai engagé la classe dans un projet culturel intitulé « Carnets d’Utopie ». Le principe est le suivant : les classes engagées participent à la création d’un film professionnel en devenant les commanditaires, les producteurs d’une série de trois épisodes intitulée « Carnets d’Utopie », une Odyssée moderne mélangeant fiction et documentaire, passé, présent et futur, histoire, géopolitique, philosophie et sciences.
En tant que commanditaires et producteurs, les élèves sont immergés dans le processus cinématographique, ils s’initient à tous les métiers du cinéma de manière active et découvrent de l’intérieur toutes les étapes de fabrication d’un film. En situation de producteurs, une troupe de cinéma les accompagne tout au long de cette odyssée filmique, les guidant dans toutes les étapes de la création cinématographique pour un tournage réalisé par les professionnels en juin et juillet 2013 de l’épisode 1.
Ce projet m’a paru particulièrement intéressant pour une classe de 1re STMG car il allait mettre les élèves en contact avec différentes professions susceptibles de les intéresser mais dans un cadre différent de ce qu’ils envisagent habituellement. En effet, on peut être comptable, avocat, chargé de communication ou de relations publiques dans le cinéma.
Il s’agissait aussi de couvrir avec la classe les trois phases de réalisation d’un film :

  • l’avant tournage : écriture, castings, composition du thème de la série, repérages avec comme entrée le passage du spectateur au spectateur acteur ;
  • le tournage : préparation, tournage avec comme entrée la découverte tous les métiers du cinéma ;
  • l’après tournage : premier montage image, bande son du film, montage image et son avec comme entrée l’organisation de séances au cinéma et l’analyse critique de films et d’extraits.

La classe est allée voir quatre films en salle, a été amenée à discuter de ces films, de leur sens, de leurs particularités, de leur impact. Dans la mesure du possible, j’ai profité de ces films pour tisser des liens avec des textes étudiés en classe, avec des notions littéraires, pour montrer aux élèves comment le cinéma parle une langue à la fois semblable (la notion de point de vue, la construction d’un personnage, d’un scénario) et différente car spécifique et capable de rendre des choses que le texte ne permet pas, que le théâtre, qui semble pourtant proche, ne permet pas non plus, chose que nous avons abordée en comparant un atelier mise en scène théâtrale et celui du cinéma.

Nous avons d’abord visionné le pilote de la série, réalisé à Srebrenica en juillet 2011
avec le concours d’autres classes et avons mené avec l’équipe technique et artistique du pilote une analyse critique du film : explication du choix de la ville et de la date historique de 1995, relevé d’incohérences ou de flous dans le montage et aussi dans la conception des personnages et explication par l’équipe technique des raisons financières et des contraintes de tournage ayant mené à ces incohérences, travail sur le mélange du documentaire et de la fiction. Ce premier contact a déjà été l’occasion de comprendre que le tournage d’un film est soumis à bien des aléas qu’il convient d’anticiper au mieux au risque de voir le film devenir incohérent : cela a été un premier point pour la réflexion à venir quant aux choix à faire pour le futur scénario. Cette séance a été aussi l’occasion de parler des « genres » de films et de faire un rapprochement avec les genres de textes.

Nous avons mené des ateliers de réflexion autour de la préécriture du scénario : dans le fil directeur de la série, nous avons mené des recherches en classe autour de personnages et de lieux ayant marqué l’histoire, construit avec le professeur d’histoire-géographie une réflexion autour de dates ayant une valeur historique, et mené un atelier bilan avec l’intervenant cinéma pour exprimer et justifier les choix de notre classe concernant la ville, la date charnière, le personnage historique « écho » présent dans l’épisode à écrire.
Nous avons également travaillé à cette occasion sur la construction des personnages clés de la série.

En relation avec le visionnage de l’épisode pilote de la série qui se passe à Srebrenica et qui évoque le massacre de 1995, nous avons accueilli en classe un des comédiens qui est aussi un des rescapés de Srebrenica. Cela a été un moment fort de l’année puisqu’ici la fiction, le documentaire et la rencontre in vivo se sont croisés.

Nous sommes retournés au cinéma voir Lettres et révolutions, un film dans lequel Flavia Castro retrace le parcours de son père, militant brésilien, dont l’histoire recoupe celle des luttes politiques qui ont secoué l’Amérique Latine à partir des années 1960. Le film est construit comme un documentaire rythmé par la lecture en voix off des lettres du père et les souvenirs de la fille en exil. L’analyse de ce film, très difficile pour les élèves, a été l’occasion de parler avec eux de ce qu’est l’autobiographie, l’autofiction, de la trace du moi dans une fiction en « je », de l’articulation de la « grande » histoire avec l’histoire individuelle, des modalités pour dire l’intime. Nous avons réfléchi aux traces de l’Histoire dans les textes littéraires que nous avions déjà étudiés à travers la vie des personnages. Cela a aussi été l’occasion de revoir la notion de point de vue tant au cinéma qu’en littérature.

Une équipe artistique et technique est ensuite venue dans notre établissement pour un atelier pratique de tournage. Nous avons réalisé, en trois heures, deux plans qui allaient s’intégrer à la bande annonce de la série. Repérage, organisation, figuration, réglages divers, tournage : chacun a pu s’investir au poste qui l’intéressait le plus et les élèves ont découvert la multiplicité nécessaire d’opérations pour réussir un plan dans lequel on ne voit que ceux qui sont acteurs et pas tous ceux, fort nombreux, qui mettent en œuvre le plan de l’autre côté de la caméra.
La bande annonce en ligne http://www.dailymotion.com/video/xvmmoo_utopian-notebook-2013-prologue_shortfilms

Nous avons vu le premier volet de Welcome in Vienna (« Dieu ne croit plus en nous ») qui nous a permis de travailler sur la fiction comme témoignage historique et de revenir, lors d’une séance d’analyse d’un extrait en classe, sur la construction des personnages au cinéma par le biais du dialogue et du cadrage qui en dit long sur l’éventuelle domination d’un personnage sur l’autre. Nous avons aussi évoqué, à ce moment-là, l’importance des conflits ou obstacles à surmonter dans la construction dynamique des personnages. Cela nous a permis de rappeler comment les personnages que nous avions croisés dans notre 1re séquence sur les scènes de rencontres amoureuses dans les romans se construisaient aussi avec ces paramètres. Nous sommes également revenus, pour ce film parlant de la fuite et de l’errance des juifs autrichiens pendant la seconde guerre mondiale, sur la fonction testimoniale des films et des textes.

Une dernière sortie au cinéma nous a permis de voir Sounds of noise qui nous a donné l’occasion de travailler sur le rôle de la bande son dans le film. En effet, ce film policier nous donne à voir un groupe de musiciens déjantés qui orchestrent des sortes de happening en ville en transformant les objets de la vie quotidienne trouvés sur place en instruments de musique : outils chirurgicaux dans un hôpital, billets, caisses et tampons dans une banque, outils de chantier, lignes électriques sont ainsi investis. La bande son est une spécificité du cinéma et aborder ce point permet de travailler le langage cinématographique dans ses caractéristiques propres. Ceci étant, nous avons pu à ce moment parler du rôle des sonorités dans les textes, poétiques en particulier.
Voir la bande annonce du film http://www.youtube.com/watch?v=au7GM4EkLIE

Nous sommes allés à la Maison des Arts de Créteil pour un atelier de mise en scène cinématographique (en parallèle d’un atelier mise en scène théâtrale qui avait eu lieu une semaine avant) : une première partie menée par Thierry Ozoux, directeur de la photographie, a initié les élèves à la question de l’éclairage, de la lumière, de la place de la caméra, de la position et du rôle du chef opérateur ; puis le plateau s’est divisé en deux parties : l’une où s’est déroulé un atelier maquillage-effets spéciaux sur la peau avec Laurent Zupan, technicien en effets spéciaux ; l’autre où s’est mis en place la répétition d’une courte scène avec Eric Rulliat, comédien chez Tavernier et Philippe Garrel, qui a travaillé avec les élèves sur la direction d’acteurs, la mise en scène, la diction, l’incarnation d’un personnage, et Franck Brahmi, assistant réalisateur, qui a montré aux élèves le rôle de l’assistant réalisateur sur le plateau, pendant le tournage, Alexandra Mulot, scripte, qui a fait découvrir le rôle fondamental de cette profession au cinéma.
La vidéo de la réalisation du travail de quelques élèves
http://utopianotebook.canalblog.com/archives/2013/02/19/26452633.html

Une intégration du cinéma dans la liste de baccalauréat

Pour donner plus de cohérence à ce projet culturel, j’ai articulé le travail sur les films, les analyses d’extraits et la découverte du langage cinématographique avec les textes étudiés en classe. Le projet réactualise ainsi les savoirs enseignés et leur (re)donne du sens. En effet, les films ou les extraits vus et étudiés pouvaient être l’occasion de travailler un genre, un registre, d’envisager le traitement d’un thème. Mais nous avons aussi parfois envisagé un extrait pour une notion plus « instrumentale », ce qui me permettait d’envisager certains outils à la fois par les textes et par les films, de façon parfois similaire ou complémentaires. Nous avons ainsi abordé le point de vue, le rythme, le rôle de l’Histoire, la construction du personnage, l’évolution du personnage, le rôle du conflit, le rôle du son.

Dans le cadre d’une étude sur la rencontre amoureuse dans les romans, nous avons visionné l’extrait de la scène du bal dans l’adaptation de La Princesse de Clèves par Jean Delannoy et avons travaillé sur la notion d’adaptation historique. Puis nous avons visionné La Belle personne de Christophe Honoré, qui en est une adaptation moderne, et avons comparé les deux partis pris totalement différents des réalisateurs. Nous avons abordé la question de l’intérêt de l’adaptation d’un texte littéraire.
Un groupement d’extraits cinématographique a par ailleurs été consacré, dans les documents complémentaires, à la scène de rencontre incluant l’extrait de La Princesse de Clèves par Jean Delannoy, une étude plan par plan du coup de foudre dans Les Demoiselles de Rochefort de Jacques Demy, puis une étude de l’anti-coup de foudre dans La Discrète de Vincent.

Photogrammes des Demoiselles de Rochefort

photogrammes des Demoiselles de Rochefort

Lors de ces études, nous avons particulièrement étudié la construction du personnage, le jeu des points de vue et les éléments caractéristiques du coup de foudre au cinéma.

Dans notre étude d’Antigone d’Anouilh, nous avions travaillé la notion de conflit au théâtre pour construire le personnage et son évolution au fil de la pièce. La confrontation des personnages dans Welcome in Vienna (cf supra) avec la question du point de vue et de la place de la caméra nous a permis de réfléchir à la façon dont le cinéma pouvait rendre compte d’un conflit et comment celui-ci faisait avancer l’action. Un travail spécifique sur la mise en scène théâtrale dans le cadre d’un projet théâtre et l’atelier pratique sur la mise en scène au cinéma nous ont permis par ailleurs de différencier la mise en scène de théâtre et la mise en scène de cinéma. Ces éléments ont été inscrits dans les activités complémentaires sur la liste de baccalauréat.

Photogrammes de l’extrait de Welcome in Vienna

Photogrammes de Welcome in Vienna

Dans le cadre de l’étude de la poésie, nous n’avons pas utilisé de film au sens propre du terme, mais au sein d’un groupement consacré à « Dire son mal-être en poésie », nous avons inclus en document complémentaire le clip d’une adaptation chantée du sonnet de Du Bellay « Heureux qui, comme Ulysse » par l’artiste Ridan. A l’occasion de cette étude, nous avons souligné le rôle du refrain choisi et réécrit par Ridan « Mais quand reverrai-je, de mon petit village,/Fumer la cheminée, et en quelle saison,/ Mais quand reverrai-je ? » (bis) qui s’épure à la toute fin de la chanson en « Mais quand reverrai-je » (ter), parfaitement en accord avec la tonalité élégiaque du poème puisqu’elle marque fortement le regret et s’inscrit aussi dans la répétition propre à l’expression de la plainte. Nous avons aussi prêté une attention particulière à la dimension visuelle du clip. photogramme du clip de Ridan En effet, celui-ci est une sorte de dessin animé, au graphisme simple, dans lequel on peut voir défiler des images propres à la fois au mythe d’Ulysse (le cyclope, Neptune, les sirènes par exemple) mais aussi à la mythologie enfantine (avec des ours en peluche, des arbres comme de la barbe à papa et aussi un aviateur qui évoque peut-être St Exupéry). C’est une sorte de plan-séquence qui va du matin au soir pour ramener l’aviateur jusqu’à sa maison après bien des péripéties. Le retour à la maison y est aussi très clairement un retour à l’enfance, thème qui existe aussi, quoique sous une forme différente, dans le poème initial.
Voir le clip de l’adaptation : http://youtu.be/WefxVZLhm9U

Enfin, pour la question de l’homme dans les textes argumentatifs, nous avons étudié Zoo ou l’Assassin philanthrope de Vercors et nous nous sommes posé la question suivante « Quel est le propre de l’homme ? ». Dans ce cadre, nous avons analysé un extrait d’Elephant Man de David Lynch, film qui pose cette même question. Il s’agit du passage où John Merrick va enfin affirmer son existence d’homme par la prise de parole, par l’expression d’un choix personnel (et non par une répétition de phrases enseignées par le docteur Treves). Nous avons détaillé dans cet extrait le rôle de la lumière, des vêtements, du placement des personnages pour composer le plan, du cadrage, de la musique et de la bande-son, en particulier pour le hors-champ de la parole de Merrick : tous éléments qui jouent leur rôle pour faire d’Elephant Man un être humain malgré sa difformité physique, que nous voyons fort bien dans les dernières images de l’extrait.

Photogrammes de l’extrait d’Elephant Man

Photogrammes d'Elephant man

Voir l’étude menée sur le film et l’analyse de cet extrait dans Télédoc
http://www2.cndp.fr/TICE/teledoc/Mire/teledoc_elephantman.pdf

Bilan

Les liens tissés entre littérature et cinéma, s’ils n’étaient pas au cœur du projet culturel, ont été bien perçus par les élèves d’autant plus que le projet a été inscrit dans notre liste de baccalauréat, dans la partie des documents et activités complémentaires. Les élèves ont bien vu qu’un bon nombre de techniques se retrouvent dans les deux arts, soit de façon similaire, soit de façon différente et ont été capables de créer des passerelles entre les textes et les extraits de films lors des oraux.

Les élèves ont aimé les nombreuses sorties qui leur ont été proposées, pour des activités variées, dans des lieux divers. Cette classe de 1re STMG a apprécié de découvrir et de voir de près les métiers du cinéma en action, voie dans laquelle ils pourraient s’engager dans leur avenir professionnel, qu’ils choisissent une filière marketing ou une filière plus orientée gestion et finance. Ces sorties ont aidé la classe a être un groupe et aussi à se sentir valorisée. Les élèves ont eu à cœur de se montrer à la hauteur de ce qui leur était offert.

Pour ma part, j’ai trouvé un réel intérêt à mener ce projet, peut-être un peu ambitieux et aussi assez lourd en termes de gestion (combien de fois ai-je dû poursuivre les élèves pour obtenir les autorisations de sorties ?). Il m’a permis de connaître les élèves sous un angle différent, de discuter avec eux de leurs goûts en matière de cinéma et de les initier à un regard critique et à un nouveau langage. L’entrée par l’analyse d’extraits de films dans des considérations un peu techniques au service du sens m’a permis d’ouvrir les yeux à certains élèves réfractaires aux aspects parfois techniques de l’analyse de texte. Il a toutefois fallu, tout en tissant des liens thématiques, techniques ou stylistiques entre les textes et les films, souligner les spécificités du langage cinématographique.
Ce projet a réellement porté la classe toute l’année et a concouru à créer un climat d’étude détendu malgré l’approche du baccalauréat.