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Langues et culture de l'Antiquité

Ce jour-là, roman polyphonique

09 / 07 / 2015 | le GREID Lettres
par Sylvie Cadinot-Romerio, professeure au lycée Alfred Nobel,Clichy-sous-Bois

Au cours de l’année scolaire 2011-2012, une cinquantaine d’élèves du lycée Alfred Nobel a écrit et publié avec l’écrivain en résidence dans l’établissement, Tanguy Viel, un roman polyphonique qui raconte de manière simultanéiste les histoires croisées de plusieurs personnages lors d’une journée d’hiver à Clichy-sous-Bois.

Cette création fictionnelle a été conçue à l’origine comme un moyen d’agir contre l’ « empêtrement1 » des élèves dans ces fictions embryonnaires et réductrices qui circulent dans les médias et qui hantent l’imaginaire collectif des banlieues, à savoir les représentations stéréotypiques du « jeune » et les schèmes d’action qui lui sont attachés (brûler des voitures, « tenir les murs », surveiller sa sœur, fuir la police, …) ; leur pouvoir d’aliénation et de scénarisation des comportements s’était manifesté dans toute sa dangerosité en 2005 dans leur ville.
La démarche suivie a consisté à passer, grâce à un travail d’invention et d’écriture, de la platitude de ces fictions « prédiscursives2 » à la complexité d’une fiction narrative littéraire. Les élèves ont repris les personnages-types et leur ont donné une épaisseur humaine en les dotant d’une voix, d’une perspective rétrospective sur leur propre histoire et d’une intériorité polymorphe (où se mêlent contradictoirement leurs rêves, leurs espoirs, leurs regrets,…).
L’objectif était à la fois pédagogique, éthique et politique. Il s’agissait de faire saisir aux élèves, dans une activité de création, ce que la littérature a en propre, sa force esthétique (sa mise en forme sensible du réel) et sa puissance cognitive (sa « cardiognosie3 »). Il s’agissait aussi de leur faire vivre une expérience d’identité et d’altérité : se projeter dans un être fictionnel, un soi autre (un personnage de « jeune ») voire tout autre (un chauffeur de bus, un policier, …), l’habiter, en imaginer la profondeur psychologique. Il s’agissait enfin, grâce à la dimension communicationnelle propre au roman et à la lisibilité que Tanguy Viel avait donnée au leur, de leur offrir l’occasion d’intervenir sur une scène publique en sujets (et non plus seulement en objets) de discours.

1- Jean Greisch, Paul Ricoeur. L’itinérance du sens, Editions Jérome Million, Grenoble, 2001, p.145-173.
2- Marie-Anne Paveau, Les prédiscours, Presses Sorbonne Nouvelle, Paris, 2006.
3- Jean-Louis Chrétien, Conscience et roman, I. La conscience au grand jour, Editions de Minuit, Paris, 2009, p.34.
 
 

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